jeudi 14 février 2013

Le ♥ d'Amour épris du bon Roi René


Le Livre du Cuer d'Amours Espris (Livre du Cœur épris d'Amour) est un manuscrit enluminé datant du quinzième siècle.

Rédigé en moyen français, il a été écrit en 1457 par René d'Anjou, comte de Provence, duc d'Anjou et de Lorraine, roi de Sicile et d'Aragon.

Détail de la première des miniatures du manuscrit
conservé à la Bibliothèque Nationale Autrichienne


Quelques mots sur l'auteur


Né au château d'Angers en janvier 1409, René était le second fils de Louis II duc d'Anjou et de Yolande d'Aragon. Prématurément veuve, tout le restant de sa vie Yolande d'Aragon a manœuvré pour augmenter à la fois son influence politique et les possessions de ses enfants. En 1420, alors que René n'a pas encore douze ans, elle le  marie à Isabelle de Lorraine, héritière du duché du même nom et d'un an plus jeune que René.

Statue d'Isabelle de Lorraine par David d'Angers
(informations et crédit photo)


En 1422, Yolande d'Aragon, devenu protectrice et éminence grise du futur Charles VII après que sa mère Isabeau de Bavière ait tout fait pour l'écarter du pouvoir,  marie au jeune dauphin l'aînée de ses deux filles, Marie d'Anjou, et met tout en œuvre pour faciliter l'accession de son gendre au trône de France, notamment en soutenant financièrement l'armée de Jeanne d'Arc.

Portrait du roi René en prière - Heures de René d'Anjou (notice)
Maître de Rohan, vers 1435
inséré dans le livre d’heures hérité de son père Louis II d’Anjou

Par la suite, en tant que beau-frère du roi et pair du royaume, René d'Anjou exerça une influence considérable à la cour du roi Charles VII, dont il fut à son tour un éminent conseiller.

En dehors de sa carrière militaire et politique, René d'Anjou, homme de grande culture, musicien et peintre à ses heures, fut un mécène des Arts et des Lettres.

Jacopo Marcello, sénateur vénitien,
remettant le De Geographia de Strabon à René d'Anjou

Giovanni Bellini - 1459
détrempe sur parchemin
Médiathèque municipale Pierre-Amalric, Albi (notice)


De même que le prince et poète Charles de Valois, duc d'Orléans, René était petit-fils du roi de France Jean le Bon. Outre cet arrière-grand-père commun, les deux cousins partageaient le même amour de la poésie. Il n'est donc pas étonnant de trouver des similitudes dans leurs œuvres respectives.

Charles d'Orléans en habit de Chevalier de la Toison d'Or
Statuts et armorial de la Toison d'Or - 1468
(informations)


En tant qu'écrivain, René a rédigé quelques ouvrages didactiques, tel le Traictié de la forme et devis d'un tournoy.

Armes de René d'Anjou, roi de Naples - Heures Egerton
attribué à Bathélemy d'Eyck
British Library, Londres (notice et enluminures)


Bien qu'elle contienne de beaux rondeaux, fabliaux et cantiques, l'œuvre poétique que René d'Anjou a laissé à la postérité est largement dominée par ses deux manuscrits enluminés, le Mortifiement de Vaine Plaisance et Le Livre du Cuer d'Amours espris.


René d'Anjou écrivant son livre Mortifiement de Vaine Plaisance
Frontispice de l'exemplaire d'Isabelle de Portugal


C'est en 1455, deux ans après le décès d'Isabelle de Lorraine sa première épouse (morte prématurément à l’âge de 43 ans) que René d'Anjou, veuf inconsolable malgré son remariage dès l’année suivante avec Jeanne de Laval, rédige le Mortifiement de Vaine Plaisance, un ouvrage moral tout imprégné de spiritualité chrétienne.


René d'Anjou et sa seconde épouse Jeanne de Laval
aquarelles attribuées à Louis Boudan dessinateur et graveur - XVIIe siècle
BNF (informations détaillées)


Deux ans après le Mortifiement de Vaine Plaisance
René d'Anjou écrit Le Livre du Cuer d'Amours espris

Les manuscrits et leurs miniatures


Il existe sept manuscrits du Livre du Cuer d'Amours Espris, trois seulement contiennent des miniatures. Du point de vue illustration, le plus complet est l'exemplaire conservé à la BNF (Ms fr. 24399). Sa description précise qu'il s'agit d'un "Manuscrit très soigneusement écrit et orné de 70 miniatures, qui ont été, sans raison plausible, attribuées au roi René". Si le texte est bien celui du poème composé par le roi René en 1457, en revanche les miniatures et enluminures ont été réalisées par un auteur jusqu'à présent demeuré inconnu.

Par contre, les seize miniatures du manuscrit conservé par la Bibliothèque Nationale Autrichienne à Vienne ont été attribuées à Barthélemy d'Eyck, un artiste de la cour de René d'Anjou, voire son enlumineur attitré. Barthélemy d'Eyck, dénommé Barthélemy le Clerc dans les anciens textes, aurait porté le titre (valorisant et envié à l'époque) de "valet de chambre" du Duc. Ses miniatures sont incontestablement les plus resplendissantes. Ce qui n'enlève rien à l'intérêt présenté par celles de l'enlumineur anonyme du manuscrit 24399 conservé à Paris.

Un second manuscrit contenant des enluminures est conservé à la Bibliothèque Nationale de France (Ms fr. 1509). Ce dernier est consultable en ligne sur le site Gallica, malheureusement il s'agit de mauvaises photocopies en noir et blanc et la vingtaine d'enluminures n'est guère reconnaissable.


Le roman du Cuer d'Amours Espris


Comme René le précise lui-même au début du Livre du Cuer d'Amours espris, son poème est directement inspiré des hauts faits et prouesses des preux et hardis chevaliers Lancelot, Gauvain, Galaad et autres pairs de La Table Ronde au temps du roi Arthur et de la Conquête du Saint-Graal.

Comme jadis des haulx faiz et prouesses, des grans conquestes et vaillances en guerre, et des merveilleux cas et tresaventureux perilz qui furent a fin menez, faiz et acompliz par les chevaliers preuz et hardiz Lancelot, Gauvain, Galhat, Tristan et   aussi Palamides et autres chevaliers pers de la Table Ronde ou temps du roy Arthur et pour le Sang Greal conquerir, ainsi que les antiques histoires le racontent (...)



Dans le manuscrit 24399 de la Bibliothèque nationale, Le Cuer d'Amours espris se termine par une sorte d'épilogue en forme de correspondance à un prince, que René appelle « mon très cher et très aimé neveu et cousin » sans le désigner plus clairement.

Fin du poème et début de l'épilogue
Manuscrit 2499 de la BNF


Or, le manuscrit de Vienne, outre l'épilogue en question, comporte d'entrée de jeu un prologue du même style, dans lequel René s'adresse au « Très haut et puissant prince, mon très cher et très aimé neveu Jean, duc de Bourbon ».

C'est donc à Jean II, duc de Bourbon, devenu le neveu par alliance du roi René à la suite de son mariage avec Jeanne de France, fille de sa sœur Marie d'Anjou et de Charles VII, que René dédicace Le Livre du Cuer d'Amours espris.

Dans ce prologue, René indique le véritable sens de son Livre, en expliquant à son neveu qu'il entend y retracer « par paraboles » l'image de ses propres tourments amoureux. Le poème se compose de vers et de prose en proportions à peu près égales. Le récit du narrateur est en prose et alterne à la manière d'un récitatif avec le chant des héros du Livre, dont les paroles sont rédigées en vers.

Dans la forme, Le Livre du Cuer d'Amours espris est une synthèse des romans de chevalerie arthuriens en prose, et des allégories en vers telle que celle du Roman de la Rose (à ne pas confondre avec Le Roman de la Rose du cycle arthurien).

Frontispice du Roman de la Rose
Le songe de l'Amant


Pour le fond, René d'Anjou a ostensiblement puisé son inspiration à la source de la première partie du Roman de la Rose. Cependant, ses personnages sont plus individualisés que ceux de Guillaume de Loris.


La quête du et les autres personnages du roman


Le roman du roi René est le récit d'un songe, dans lequel René s'identifie au dormeur. À peine est-il entré dans le sommeil, qu'Amours accompagné de Désir s'approche de son lit pour lui retirer son cœur de la poitrine et le remettre à Désir . À la suite de cette opération magique, René devient le chevalier Cuer.

René rêvant qu'Amours donne son cœur à Désir
(manuscrit de Vienne)



La quête du Cœur d'Amour Épris débute lorsque Cuer, promu chevalier et accompagné de son fidèle écuyer Désir, part vaillamment vers des contrées inconnues dans le but de délivrer Doulce-Mercy, la dame de ses pensées, emprisonnée par Dangier dans le manoir de Rébellion.

René endormi, Désir lui apparait en songe
(manuscrit 24399 de la Bibliothèque Nationale Française)


En chemin, les aventures ne manqueront pas et, au fil des rencontres d'autres personnages, bienveillants ou malfaisants, viendront se mêler au récit...

À SUIVRE !

La suite dans le prochain billet

En attendant je souhaite à tous les amoureux
qui passeront dans le grenier ce jeudi 14 Février
une belle et heureuse St Valentin




 ©VesperTilia, échos-de-mon-grenier 2013

30 commentaires :

  1. je confesse..un peu perdu dans l'histoire de france..mais enchanté par les enluminures et miniatures.. merci valentine..

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  2. Belle journée à toi aussi Tilia.

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  3. Ces gentes damoiselles et damoiseaux donnent de l'époque une image bien réjouissante. Qu'en fut-il au long des jours de cette éternelle guerre de Cent Ans ?

    Belle documentation réunie sur le thème. Magnifiques écritures et merci pour la transcription.

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  4. je reviens ce soir pour avoir le temps de suivre les liens Tilia c'est passionnant et magnifique
    Bonne journée à toi

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  5. Moi aussi, j' eu conquis de Saint-Graal, et un jour je l'ai trouvé. C'est mon bon roi Philippe,le Bel et le Bon.
    Il enlumine ma vie tous les jours, que ce soit la Saint-Valentin ou non.
    Je repasserai Tilia, pour aller sur les liens.
    Bises et Bonne Saint Valentin à toi aussi.

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  6. Merci pour toutes ces explications. Passes une bonne journée avec bises de nous deux !

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  7. Quelle érudition!Voilà une magnifique contribution à la Saint-Valentin!
    La lecture du " Roman de la Rose"est assez aride,en raison du degré d'abstraction des "personnages"...

    Même si l'intérêt prévalait plus que l'amour dans les mariages royaux, on est sous le charmes des enluminures, des allégories, et des sentiments du gentil roi René...dont on comprend d'autant plus les aspirations sentimentales
    Bonne Saint-Valentin!

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  8. Bonjour, le manuscrit français 24399 est consultable dans Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b60005361 (numérisation à partir de l'original)

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    1. Bonjour GallicaBnf,
      Merci de rappeler, au cas où le lien contenu dans le corps de mon billet aurait échappé à l'attention des lecteurs, que l'intégralité du manuscrit 24399 est consultable en ligne.

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  9. Comme tu as bien choisi le jour et le sujet , cet amour courtois me comble et les mots sont si beaux " mortifiement de vaine plaisance"
    Je ne connais pas ce coeur enlevé vers le désir en suis restée à l'historique classique du Bon Roi René et oh!! gourmandise des calissons de cette même fabrique !! désolée de cet écart devant ton billet si fortement érudit
    Merci Tilia ton grenier est " merveille"

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  10. Wow ! Fantastique recherche et fantastique billet ! J'en apprend des choses sur le Roi René, je savais qu'il avait écrit un roman mais j'ignorais qu'il en avait écrit plusieurs (marié à 12 ans...c'était carrement malsain à cette époque, on est un enfant à 12 ans). Il avait une belle sensibilité et était à n'en pas douter un véritable écrivain, aujourd'hui il aurait eu le choix de vivre de sa plume.

    Idem pour le Roman de la Rose, je mélange les 2 !

    Le "Livre du Cuer d'Amours Espris" conservé à la BNF est superbe, que de magnifiques enluminures et lettines ! Je l'ai feuilleté grâce à ton lien.
    J'ai hâte de lire la suite... à très vite !
    Merci Tilia pour tout ce travail effectué, cela nourrit notre culture avec bonheur.
    Bisous et belle Saint-Valentin !

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  11. Merci Tilia pour ta participation suite au tableau de Zao...
    je viens de vivre chez toi cet instant d'amour courtois aux si belles formules...en attendant les mésaventures à suivre; Quelle érudition.
    Bonne journée pluvieuse et amoureuse !

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  12. Il y a eu une "représentation musicale" à La Cité de la Musique.
    Je n'avais pu m'y rendre mais une de mes amies en garde un délicieux souvenir.
    On avait pu voir ce livre il y a deux ans lors de l'exposition consacrée à la Légende du Roi Arthur"
    Merci de cette jolie page
    Bonne soirée

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  13. Quel délicieux billet et quelles recherches de ta part, un beau partage avec un grand coeur que tu nous offres aujourd'hui pour la St Valentin ! Merci
    Je t'embrasse
    Danielle

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  14. Un jour de la St Valentin royalement fêté !!! Je n'ai retenu pour l'instant que les images et les enluminures, il se fait très tard je reviendrai en prenant mon temps...
    Belle nuit !!!!
    Bises

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  15. Les vieux manuscrits aux enluminures enluminées m'ont toujours interpellée, par leur finesse d'exécution et par leurs couleurs qui, malgré les années, sont toujours aussi vives.

    Un beau billet... où tu as dû y mettre tout ton "COEUR" !

    Biseeeeeeeeeeeees de Christineeeeeeeeeeeeeeeeeee

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  16. Il avait une bien belle barbe, ce bon roi René. Cela me donne envie de laisser pousser la mienne de cette façon.

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  17. Merci de ce très beau billet Tilia...
    Où l'on apprend aussi que la principale caractéristique de l'amour, du mariage, des unions et des filiations est d'être très très évolutif...

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  18. À TOUT LE MONDE

    Pardon pour le retard, je suis un peu bousculée en ce moment et je ne peux vous répondre individuellement. Je travaille actuellement à la rédaction des aventures du Chevalier Cœur qui seront publiées d'ici quelques jours accompagnées par les miniatures des manuscrits de Vienne et de Paris.
    Les questions évoquées dans vos commentaires seront traitées dans ce prochain billet.

    Grand merci pour vos échos, tous très sympathiques et pertinents
    à bientôt
    TILIA

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  19. Je ne bois pas de kawa et surtout pas dans la journée, sinon c'est même pas la peine de me coucher. Juste un capuccino au cawamel à 9h30 -. J'ai un peu mieux dormi cette nuit mais ce n'était pas le pied non plus, réveillé depuis 4h30. Un médecin du travail m'a dit un jour que j'ai des insomnies de la ménopause. Cela fait déjà un moment que ça me tient.
    Bonne journée !

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  20. Superbe billet, comme l'étaient les précédents. Il me faudrait un papier et un stylo pour relier tous ces noms devant mes yeux en parallèle à la lecture...
    Comme quoi l'intérêt et l'amour peuvent se rejoindre ie Roi René et Isabelle de Lorraine...

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  21. Mariage, gloire et pouvoir enchâssés dans ces histoires de succession au trône. Mais il y avait aussi place pour l'amour, les poèmes et la beauté. Ces enluminures sont à couper le souffle.

    Encore une fois tu nous régales par une recherche qui nous ouvre des portes innombrables.

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  22. Il me faudra revenir lire tout cela tranquillement, Tilia ! Je n'ose imaginer le temps qu'il t'a fallu pour défiler toutes les pelotes. Lorsqu'on commence tout vient petit à petit, la dernière fois que je me suis lancée là dedans c'était à l'occasion de l'identification des restes de Richard III...
    C'est réconfortant cette histoire d'amour pas forcément acquise entre René et Isabelle. Leur jeune âge au moment de leur appareillement explique sans doute cela...

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  23. La St Valentin pour moi est un peu un parcours du combattant, non la carte de tendre mais presque, cette année j'ai suggéré à mon mari que nous nous y prenions de bonne heure pour réserver une table dans notre restaurant favori... afin de fêter mon anniversaire le 15, j'ai eu le plaisir de passer une bonne soirée avec mari et deux de mes enfants et leurs compagnes...

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  24. Du moyen français du 15ème à celui d'auj on s'aperçoit que la langue vit et doit continuer à vivre !
    "Le Livre du Cuer d'Amours espris" a des cotés merveilleux pour lesquels le "château ambulant" de Miyazaki n'est pas en reste... Le roi René était un créateur (sons et images) de la plus belle espèce ! Je me demande ce qu'il aurait fait s'il avait vécu de nos jours !

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    1. Très occupée par la suite de ce billet, je n'ai guère le temps de chercher la corrélation à laquelle tu penses entre le Cuer d'Amours Espris et le Château Ambulant. Il faudra que tu m'expliques !

      Ici, c'est l'anniversaire de mon cher et tendre le 21, que nous avons fêté en amoureux au restaurant du Musée d'Orsay. Tant pour le cadre que pour la cuisine, je te le recommande :)

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  25. Eh bien moi j'ai l'air d'avoir raté le bon jour pour passer par ici :D Heureusement il y a internet c'est un peu comme l'encre indélébile :-)
    Concernant le roman de la rose, j'avais déjà confondu, heureusement ce genre de billet éclairé et bien poussé est là pour réparer nos quelques lacunes. On ne peut pas être parfait :D

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    1. Personne n'est parfait, et surtout pas moi qui apprend en blogant :)

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