vendredi 13 novembre 2020

Le café de Maurice Branger enfin localisé

 

Ce billet est dédié à Claude
dont l'article "Au Bistrot"
fut à l'origine de mon enquête au long cours

 



Café II
2008, pastel d'après la photo de Maurice Branger
(1926).
E. Denis
(
Evtikhiev Denis Vladimirovitch) artiste russe né en 1971

 

 

Revenir aujourd'hui sur mon ancien billet de 2015 en cette période de pandémie où les cafés broient du noir pourrait être une manière de compatir à leurs difficultés.



⊱⊰⊱⊰

  

MAURICE BRANGER

 

Avant toute chose, il n'est sans doute pas inutile de présenter l'auteur des photographies des deux célèbres jeunes femmes posant pour des images de mode au temps des années folles

 

 


Maurice Branger
et son épouse (sans certitude).

 

Maurice-Louis Branger est né à Fontainebleau en 1874. À 21 ans, il commence à travailler comme photographe à Paris. Entre 1900 et 1902, il a été rédacteur pour "Armée et Marine".  En 1902, il crée son studio au 5 rue Cambon, non loin du jardin des Tuileries.

Marcel Rol, fondateur de l’Agence Rol, fut un temps le commis de Maurice Branger. Quelques années plus tard, l'agence Rol et celle de Branger ont été en compétition pour couvrir des évènements sportifs.

Le 24 novembre 1903, Branger fonde son agence de reportages Photo-Presse, au 5, rue Cambon.

 

 

Un quart de siècle après, l'agence Branger demeure toujours à la même adresse et figure avec ses deux lignes téléphoniques dans l'annuaire Didot-Bottin de 1928  :


 

La photo ci-dessous a été prise par M. Branger en 1910. Sans doute au moment où la grande crue de la Seine a causé de nombreuses coupures de courant.

Devant l'agence Photo-Presse, dans la cour intérieure du 5 rue Cambon, quatre hommes s'affairent autour d'une automobile qu'ils sont en train de transformer en générateur électrique.


 

Locaux de l'agence de reportages photographiques
BRANGER PHOTO-PRESSE
dans la cour du 5 rue Cambon, Paris (1er)

 

Doté d'un tempérament hyperactif et curieux de tout, Maurice Branger était un photographe de reportages d'actualités ayant de multiples cordes à son arc.

Il était autant à l'aise sur un champ de bataille pour réaliser des photos de guerre, que sur un champ de courses pour y faire des photos de mode.

Et il couvrait aussi bien les évènement sportifs que politiques. Grand reporter, il a entre autres dans son palmarès un album de photos des voyages présidentiels de Raymond Poincaré.

Biographie de M.-L. Branger sur le site du du Ministère de la Culture.

Photos de M. Branger sur le site du Ministère de la Culture.

Ses photos classées par thèmes sur le site de la Parisienne de Photographie.



Le café "Renaud" en 1926


LE CAFÉ RENAUD


La photo de ce café (ci-dessus) à la terrasse duquel sont attablées deux jeunes femmes à la mode des années vingt, est la plus connue des deux prises par Maurice Branger en 1926.

C'est grâce à la seconde qu'il m'a été possible de vérifier non seulement l'année de prise de vue de ces photos, mais également la situation du café dans le quartier de la Madeleine.

 

Oui ! conformément au titre de ce billet
j'ai enfin trouvé l'adresse du café H.Renaud

 

Après des années de mise en sommeil de la question de la localisation du café Renaud demeurée sans solution depuis 2015, j'ai assez récemment découvert, par inadvertance (comme souvent quand la sérendipité a décidé qu'il était temps d'intervenir) l'existence des volumes numérisés des annuaires Didot-Bottin sur le site de la BNF.

En parcourant fastidieusement les pages de ces annuaires (qui ne sont pas tous numérisés, hélas !) j'ai fini par dénicher dans le Didot-Bottin de 1925, parmi les adresses des cafés-limonadiers et cafés-brasseries de Paris, celle du café H. Renaud, dont le patron est répertorié sans l'initiale de son prénom :

 



Sur le site Gallica.BNF, le café Renaud n'apparaît dans le Didot-Bottin qu'à partir de 1925. Puis, régulièrement dans les annuaires suivants, en 1926, en 1927 et en 1928. Si cela vous intéresse, vous pouvez vérifier ces informations en cliquant sur les années en lien ci-dessus, puis en recherchant : "Renaud, café-limonadier" dans la page (comme les noms, les professions sont indiquées par ordre alphabétique).

C'est donc au 21 rue Duphot que se trouve l'entrée principale du café géré par un certain H. Renaud dans les années 1925-1930.

 

ANTÉRIORITÉ DU CAFÉ

 

Avant H. Renaud, en 1922, il y avait à cette adresse un café portant le nom du patron d'alors, un certain Gonon.

En 1921 le café était tenu par un nommé Plagnard, que l'on retrouve en 1925 (toujours cafetier-limonadier) au 40 quai de la Marne, une adresse qui a hélas disparu depuis.

Et en 1914 il y avait un café-limonadier au 21 rue Duphot, portant le nom d'Astor.

Auparavant, le 21 rue Duphot a été occupé par des commerçants, ou des artisans. En 1909, un plombier y avait le téléphone, alors que le marchand de vins à la même adresse ne l'avait pas :




DATE DES PHOTOS


Maintenant voici la seconde photo du café Renaud, prise par Maurice Branger en 1926.



La terrasse du café "Renaud" à l'angle de la rue Duphot
 et de la rue du Chevalier-de-Saint-George (ancienne rue Richepanse)

 

Regardez bien le guéridon sur lequel sont posés des magazines.
La couverture de celui qui se trouve sur le dessus porte un titre en gros caractères surmontant une illustration. Par chance, le site de l’ambassade des États-Unis à Paris a publié cette photo en format XXL. Ce qui m'a permis de lire le titre du magazine, puis de faire des recherches pour trouver l'année de parution.


Le Sourire à l'envers
Agrandissement du guéridon, avec retournement de l'image
afin de lire le titre du magazine



Le Sourire du jeudi 29 juillet 1926


Le Sourire était un hebdomadaire humoristique, dont Alphonse Allais fut le rédacteur en chef dans les années 1899-1905.

Sur la photo de M. Branger, c'est le n° 482 de la 29e année du Sourire (en date du jeudi 29 juillet 1926) qui repose sur le guéridon du café H. Renaud. L'illustration est une aquarelle de Julien-Jacques Leclerc.

Ainsi, les photos de mode de Maurice Branger, prises entre Madeleine et Tuileries, datent de fin juillet ou début août 1926. Voire un peu plus tard dans la saison : les vêtements des deux mannequins n'étant pas spécialement des tenues de plein été.


                         cliquer sur l'image pour agrandir les photos de mode
                                                 de Maurice Branger




L'HÔTEL ET LE CAFÉ
au fil du temps




Le café "Les 3 Quartiers" en avril 2016
vu à peu près sous le même angle que la seconde photo de M. Branger
(capture d'écran sur Google Street View)





Cliquez sur les flèches pour faire le tour du café
et celui du quartier, si vous le souhaitez.





Le café, dont l'adresse se trouve 21 rue Duphot, occupe une partie du rez-de-chaussée de l'hôtel Richepanse. Cette partie est représentée en couleur café sur le plan ci-dessous :
 
 
 
 
Plan du rez-de-chaussée de l'immeuble situé à l'angle
des rues Duphot et du Chevalier de Saint Georges
 
 
 
Après une précédente réhabilitation en 2003-2004 (lors de laquelle cet établissement est passé de trois à quatre étoiles) en 2015 l'hôtel Richepanse a été de nouveau réhabilité et ses espaces repensés dans l'esprit des années 1930, ainsi que l'indique le site des architectes.





      L’immeuble abritant le café du 21 rue Duphot,
     tel qu'il était en 2015.



Sous le faux air Art déco que lui donne son fronton, cet immeuble construit sur le terrain de l'ancien couvent de la Conception, a été édifié dans la première partie du XIXe siècle, sans doute entre 1810 et 1820.
 
Le couvent fut fermé en 1790 et ses bâtiments détruits. Les rues Duphot et Richepanse (actuelle rue du Chevalier-de-Saint-George) furent percées en 1807 sur son emplacement.
 
Certainement destiné dès le départ à devenir ce qui s'appelait alors un hôtel-garni, cet immeuble abrite à présent l'Opéra-Richepanse, un quatre étoiles dont la décoration intérieure se veut de style Art déco (pour voir les photos cliquer ici). Bien situé au cœur de la capitale, il se trouve au n°14 de la rue du Chevalier-de-Saint-George (anciennement rue Richepanse jusqu'en 2002).

À propos de l'ancienne rue Richepanse, en consultant les annuaires Firmin-Didot datant d'avant 1900, on constate que jusqu'en 1848 la numérotation du côté pair s'arrêtait au n°10. Ce n'est qu'à partir de 1849 qu'apparaissent les numéros 12 et 14.
 
Je n'ai pas trouvé d'explication à cette modification, confirmée par le séjour de Stendhal dans cet hôtel entre 1824 et 1826. Un exemple parmi d'autres : cette lettre d'Henri Beyle, postée le 23 octobre 1825, qui mentionne son adresse "Rue Richepanse n°10." en en-tête.
 
Enfin, pour la rue Richepanse, dans l'annuaire de 1849 on retrouve au n°14 (début de la page) exactement les mêmes mentions qu'au n°10 pour l'année 1948, à savoir : Bergeret, propriétaire. Bootelli [gérant], hôtel Richepanse. Ce qui prouve que n°10, ou n°14, il s'agit bien du même bâtiment.

*****

Le café situé au rez-de chaussée de l'immeuble est-il en relation avec l'hôtel ?
Après mûre réflexion, je pense qu'à l'origine le propriétaire de l'hôtel
Richepanse louait à des commerçants, ou / et des artisans, le grand local ayant de nos jours son entrée principale au 21 rue Duphot.
 
En 1847 il y avait à cette adresse un épicier, un peintre en bâtiment, et un teinturier. Et en 1909 (comme vu plus haut) il y avait là un plombier et un marchand de vins.
 
À mon avis, ce n'est qu'aux environs de 1910 qu'un café brasserie s'est établi à cet emplacement.
 
À partir de 1910, le premier café répertorié au 21 rue Duphot dans un annuaire disponible en ligne est le café Astor :



Il n'est pas impossible que ce soit le café Astor qui figure sur la carte postale ci-dessous :



Carte postale ancienne montrant les trois faces de l'immeuble Richepanse
 
 
Bien que non datée, la carte postale ci-dessus comporte des détails permettant de la situer dans les années 1910 : le style de la voiture stationnée devant (on dirait une Renault type AG/AG1) ou bien le grand chapeau de la passante vue de dos.
 
 
Détail de la carte postale
permettant de lire distinctement le mot CAFÉ


L'annuaire du commerce Didot-Bottin de 1911 indique dans la rubrique HOTELS : Richepance, Georges Faucherre, r. Richepance, 14. T. 319.83.
 
 


Ci-dessous, une publicité pour l'hôtel Richepanse, incluse dans le quotidien L'indépendance Belge du 23 décembre 1914. Elle indique le même propriétaire qu'en 1911 :






Autre publicité pour l'hôtel Richepanse, incluse cette fois dans un magazine touristique "Maroc magazine" d'août 1936 :




À noter la double adresse indiquée dans la publicité ci-dessus : celle de l'hôtel et celle du café. Ce qui laisse à penser qu'à cette époque, 1936, le café était peut-être directement géré par la direction de l'hôtel Richepanse...




LE CAFÉ H. RENAUD
des Années Folles
au XXIe siècle



 

 

Entre 1980 et 2017 le café-brasserie du 21 rue Duphot avait pour nom LES 3 QUARTIERS.

Depuis 2017, il a totalement changé d'aspect et s'appelle désormais MADEMOISELLE.

 
 
Outre la couleur du store qui, du rouge traditionnel des brasseries parisiennes, passe au gris bordé de bleu marine, l'intérieur du café a été totalement "modernisé". Les éclairages en particulier.
 
 
 
Ancien éclairage
café Les Trois Quartiers





 
Nouvel éclairage
café Mademoiselle

 
 
 
La rénovation de ce café a eu lieu en juin 2017. Elle a été confiée au Studio Emma Roux, qui en parle sur son site : "Le Café Mademoiselle s’est installé à deux pas de la Madeleine et de la rue du Faubourg Saint Honoré, au pied de l’hôtel Opéra Richepanse."
 
Cliquez ici pour voir les photos de la nouvelle décoration du café Renaud des années folles.

 
Depuis le changement de direction et la rénovation qui s'en est suivie, tout comme le store, les tables et les sièges de la terrasse ont également changé de couleur.
 
Du tout rouge des Trois Quartiers (entre 2014 et 2016)
 
 
 
 
 
 
ils sont passés au bleu Mademoiselle.





Vous me direz ce que vous pensez de ce changement de couleur et de style


Et si vous avez encore un peu de temps
la vidéo ci-dessous pourrait vous intéresser









Merci d'avoir si longtemps patienté
j'espère que votre attente n'a pas été déçue




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