Cette suite comporte quelques informations déjà abordées dans les échos du
premier billet. Lectrice ou lecteur de passage, si vous en avez l'envie et le temps, je vous invite à vous y reporter.
Le 14 février dernier, lorsque j'ai posté ces quatre photos de deux élégantes posant pour
Maurice-Louis Branger vers 1925,
je ne me doutais pas qu'elles allaient me faire entrer de plein pied
dans le monde de l'intelligentsia littéraire et artistique du
Paris des Années folles.
Le Paris des Années folles, celui du temps où les Montparnos (ces artistes, écrivains, peintres ou photographes, tels
James Joyce, Samuel Becket,
Peggy Guggenheim, Man Ray,
Ernest Hemingway, Berenice Abbott,
Gertude Stein, Adrienne Monnier,
Nancy Cunard, Picasso,
Francis Scott Fitzgerald, Sylvia Beach,
Fujita, Fernand Léger et bien d'autres )
ont fait de l'espace compris entre La Closerie des Lilas et le carrefour Vavin,
le nombril du monde.

En les regardant poser, tant au café qu'au jardin des Tuileries, on pourrait penser que ces deux dames sont de simples modèles travaillant pour des magazines féminins, tel
Fémina (à l'origine du
Prix Fémina) ou pour le déjà célèbre
Vogue Paris, version française du magazine de mode américain.
Au début des photos de modes, il n'y a guère de
mannequins professionnelles.
Ce sont le plus souvent des femmes célèbres ou des artistes en vogue qui posent pour les revues, telle
Gloria Swanson en «
léopard se cachant derrière des buissons, fixant sa proie », comme l'a décrite
Edward Steichen.
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Lors de mes nombreuses et patientes recherches pour tenter de déterminer l'emplacement du
café "H.Renaud" (appelons le ainsi ce mystérieux café, puisque son enseigne demeure inconnue)
un coup de chance m'a révélé les noms des deux jeunes femmes assises à sa terrasse.
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Paris war eine Frau (Paris était une Femme)
Die Frauen von der Left Bank - Les femmes de la Rive Gauche
Couverture du livre d'Andrea Weiss |
Paris était une Femme est la traduction française du titre du
livre rédigé en allemand par Andrea Weiss en 1995. Ce livre a été
adapté au cinéma l'année suivante par
Gretta Schiller. sous le titre
Paris Was a Woman.
Le nom de
Djuna Barnes figure en premier sur la couverture du livre d'Andrea Weiss, avant ceux de
Janet Flanner et de Gertrude Stein, deux femmes beaucoup plus connues que Djuna Barnes.
Cette priorité dans l'énumération pourrait indiquer que Djuna est l'une des deux femmes de la photo de Branger illustrant la couverture du livre...
Pour savoir qui est qui, j'ai recherché des portraits photographiques des deux femmes (datant à peu près de l'époque où Branger a fait sa série de photos de mode) afin de les comparer avec la scène du café.
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| Zoom sur les deux dames du café H. Renaud - 1 |
La comparaison nest pas facile.
Aucune des deux femmes ne regarde l'objectif.
L'une
baisse la tête, occupée à écrire dans un calepin et
l'autre baisse les yeux, comme si elle observait son reflet dans sa cuillère à café.
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| Djuna Barnes et Solita Solano |
DJUNA BARNES
(1892-1982)
Djuna Barnes était une journaliste américaine, auteure de romans et de poèmes, dont certains illustrés par elle-même.
Djuna a grandi dans une ferme de Long Island,
au sein d'une famille excentrique dirigée par sa grand-mère paternelle, la suffragette auteure et journaliste nord-américaine,
Zadel Turner Barnes. Son père, musicien dilettante et peintre sans talent, était partisan de la polygamie et il a imposé la cohabitation de Frances Fanny Faulkner sa maîtresse (et des trois filles qu'il a eu avec elle) à son épouse, Elizabeth Chappell, durant près de quinze ans.
Dans
Ladies Almanach, c'est son père que
Djuna évoque en écrivant : «
Son père, point ne convient de le celer, passa bien des veillées venteuses à arpenter sa bibliothèque dans le plus simple appareil, s’efforçant vainement d’imaginer un moyen de ramener son enfant prodigue au sein de cette Religion ou Occupation de tout temps censée convenir à la Femme »
Victime des idées anti-conformistes de son père,
Djuna n'a pas fréquenté l'école. C'est sa grand-mère qui lui a appris à lire et à écrire et qui lui a quelque peu enseigné l'art, mais pas les mathématiques ni l'orthographe !
DjunaBarnes(Yale).jpg) |
Djuna Barnes (photo non datée, mais sans doute avant 1912)
(crédit photo) |
En 1912, Djuna a vingt ans. Après deux ans de cauchemar durant lesquels elle a été contrainte par sa grand-mère de s'unir à Perce Faulkner (le frère de la maîtresse de son père, alors âgé de 52 ans)
Djuna s'enfuit pour aller vivre à New-York. Elle y est bientôt rejointe par sa mère qui vient enfin d'obtenir le divorce, et par deux de ses frères partis en même temps qu'elle.
La nécessité de devoir travailler à plein temps, pour aider sa mère et ses jeunes frères à survivre, oblige
Djuna à interrompre les études aux Beaux-Arts et au
Pratt Institute de New-York qu'elle a entreprises six mois auparavant. Hardiment, elle va se présenter au directeur du
Brooklyn Daily Eagle, lui disant tout de go «
Je peux dessiner et écrire et vous seriez fou de ne pas m'engager ».
Après ce début en tant que journaliste appointée, le succès rencontré par ses articles piquants et ses interviews pittoresques va permettre à
Djuna de devenir une
journaliste indépendante.
À partir de 1915, Djuna Barnes demeure à Greenwich Village, à l'époque où
Marcel Duchamp et ses amis libertaires lâchent dans le ciel new-yorkais des ballons proclamant la fondation de la "
République indépendante de Greenwich Village". C'est là, dans ce bouillon de culture formé par la petite communauté d'artistes
et d'intellectuels bohèmes vivant au jour le jour, pauvres mais
insouciants, que
Djuna prend ses marques. Elle y fait notamment la connaissance de
Mina Loy, de
Berenice Abbott et de
Man Ray.
Aux lendemains de la Première Guerre mondiale, las de
la censure, de la prohibition et de la vie chère,
en 1921 un petit nombre d'américains (dans lequel se trouvent entre autres Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald et Zelda Sayre, Berenice Abbott et Man Ray)
abandonne la bohème new-yorkaise pour venir à Paris se mêler à celle de Montparnasse.
Djuna est du voyage,
elle aussi traverse l'Atlantique en 1921, peut-être sur le même paquebot...
Vers 1926, à l'époque des photos du café parisien de M.L. Branger,
Djuna vit à Paris depuis 1921. Elle est alors en train d'écrire un livre intitulé
Ladies Almanack. Ce livre, publié en 1928, sera plus tard traduit en français sous le titre
L'Almanach des Dames,
en voici le début.
En 1928, Djuna rédige en quelques semaines le livre qui, lorsqu'il sera publié en 1936,
sera son plus grand succès.
Le Bois de la Nuit (dont le titre original
Nightwood révèle de manière évidente le nom de celle qui l'a inspiré) relate sa liaison tumultueuse avec
Thelma Wood, une sculptrice américaine qui lui a été présentée par
Berenice Abbott.
Thelma avait la réputation de séduire les femmes par son
irrésistible charme masculin et de les abandonner pour une autre aussi vite qu'un Don Juan. "
I’m not a lesbian. I just loved Thelma." écrira plus tard
Djuna.
À l'époque de sa liaison avec Thelma Wood, Djuna Barnes a d'abord habité un superbe hôtel particulier au
173 boulevard Saint-Germain (restauré en 2010, lire l'article ici) puis plus modestement, au
9 rue Saint-Romain, un immeuble de briques qui ne manque cependant pas d'allure.
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Djuna Barnes photographiée par Berenice Abbott
aux environs de 1925 |
Parallèlement à sa carrière d'auteure,
Djuna Barnes en mène une seconde.
Sous le pseudonyme de Lydia Steptoe elle rédige des articles pour des magazines de modes. Son élégance naturelle l'a amenée à faire quelques photos de modes, comme celles ci-dessous.
Djuna Barnes photographiée par Man Ray en 1926
Les photos de mode de Djuna Barnes ramènent à celles que fit Maurice-Louis Branger à la terrasse du
Café H. Renaud, (ce mystérieux café dont on trouvera peut-être un jour l'adresse,
mais quand ? !...)
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Parisiennes à la terrasse d'un café vers 1925
photographie de Maurice-Louis Branger |
Plus ou moins recadrée, cette photo de M.L. Branger est largement diffusée sur le web. Soit, sous le titre indiqué par la Parisienne de Photographie "
Terrasse de café. Paris, vers 1925".
Soit comme ici, sous le titre "
Solita Solano et Djuna Barnes à Paris", avec comme indication de date "
vers 1922".
À défaut d'une source plus officielle et à l'encontre d'autres sites (moins fiables à mon avis) indiquant 1922,
c'est 1925-26 que je retiens.
Nota bene : un peu comme pour la date de la photo,
jusqu'ici il ne m'a pas été possible de trouver dans un site officiel (genre musée ou bibliothèque) une reproduction légendée de la photographie de M.L. Branger, confirmant ainsi l'identification des deux jeunes femmes comme étant Djuna Barnes et Solita Solano...
À mon avis, si Solita Solano figure sur les photos du café et du jardin des Tuileries, ce serait la jeune femme qui porte le turban blanc.
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| Zoom sur les deux dames du café H. Renaud - 2 |
Assise à droite de la photo, sous son
turban blanc,
Solita Solano semble pensive. Mais ce ne peut pas être
Djuna Barnes assise à gauche, penchée sur son verre.
Sur ses autres photos, Djuna Barnes ne se tient jamais courbée de cette manière.
Paris.jpg) |
| Janet Flanner par Berenice Abbott - 1927 |
Cependant, je me demande s'il ne s'agirait pas plutôt de
Janet Flanner la compagne de
Solita Solano à l'époque de la photo du
café H. Renaud...
C'est grâce à son
turban que j'ai pu identifier
Solita Solano sur
deux autres photos prises par M.L. Branger le même jour que celles du café H. Renaud (car elle y porte exactement les mêmes vêtements)
. Vous pouvez les voir à la fin de la petite biographie ci-dessous.
SOLITA SOLANO
(1888-1975)
Solita Solano est le pseudonyme d'une journaliste et auteure américaine dont le vrai nom est
Sarah Wilkinson. Née dans une famille de la classe moyenne, elle fait ses études à la
Emma Willard School à New York.
En 1905, après la mort de son père, elle quitte la maison pour épouser Oliver Filley, un ami d'enfance. Oliver est ingénieur civil et peu après son mariage il est envoyé en mission en Asie. Ainsi, le jeune couple va passer quatre ans aux Philippines, en Chine et au Japon. À la fin de sa mission, en 1908, Oliver rentre seul à aux États-Unis. Entre temps le couple s'est séparé. Rentrée à New York,
Sarah commence à travailler comme critique de théâtre pour le
New York Tribune et comme pigiste à la
National Geographic Society.
Vers 1910,
Sarah Wilkinson change son nom de naissance pour celui de Solita Solano, sans doute à la suite de son divorce avec Oliver Filley.
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Solita Solano - 1917
photographiée à Boston-par Louis-Fabian Bachrach
(crédit photo) |
En 1919,
Solita vit à Greenwich Village où Harold Ross et son épouse Jane Grant,
fondateurs du journal The New Yorker, lui présente la journaliste Janet Flanner. Pour Janet c'est le coup de foudre et pour
Solita, le début d'une relation qui va durer huit ans.
En 1921, Janet étant chargée de rédiger un rapport sur Constantinople pour le compte du
National Geographic, le couple d'amies part pour la Grèce.
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Janet Flanner et Solita Solano
1921 - près de Cnossos, Crète
(crédit photo) |
De son côté,
après avoir publié trois livres qui n'ont pas eu beaucoup de succès, Solita revient au journalisme.
À la fin de la séjour en Grèce,
en 1922 Solita et Janet arrivent en France. C'est évidemment Paris qu'elle choisissent comme lieu de résidence, là où les cercles des intellectuelles lesbiennes de Montparnasse, tels ceux de Gertrude Stein et Alice B. Toklas, Natalie Clifford Barney et Romaine Brooks,
Margaret Anderson et Georgette Leblanc sont près à les accueillir. Elles font également connaissance avec
Djuna Barnes, qui les mentionnera un peu plus tard dans
L'almanach des dames sous le vocable crypté
Nip & Tuck (traduit en français par
Jour & Nuit).
Et comme beaucoup de leurs amies elles se font photographier par Berenice Abbott.
Au printemps 1927 Solita Solano rencontre Gurdjieff, sans toutefois se laisser impressionner par le charisme du gourou au regard magnétique.
En 1929
Solita quitte Janet pour Margaret Anderson, la fondatrice de
The Little Review, disciple
recrutée par Gurdjieff à New-York en 1924, puis venue à Paris avec sa compagne la chanteuse française
Georgette Leblanc. La liaison de Solita avec Margaret a duré plusieurs années, puis Anderson est retournée vivre avec Leblanc.
De 1936 à 1939,
Solita suis l'enseignement de Gurdjieff. Elle est membre du groupe qu'il a fondé fin 1935 et qu'il a baptisé "
La Cordée". Groupe auquel ont appartenu entre autres Margaret Anderson et Georgette Leblanc.
Fin 1937, le groupe
La Cordée est dissous. Mais
Solita reste auprès de Gurdjieff en tant que secrétaire appointée. Au début de la Seconde Guerre mondiale elle part avec lui à New York. Elle y reste tout le temps de l'Occupation. Après quoi elle revient vivre en France. Gurdjieff décède en 1949, Solita devient alors la personne de référence pour les adeptes et les chercheurs souhaitant étudier l'œuvre du maître. Elle tiendra ce rôle jusqu'à sa propre mort en 1975, dans sa maison d'
Orgeval, alors âgée de 87 ans.
❃✿❃✿❃✿❃✿❃
Pour terminer, voici enfin les deux autres photos de
Solita prises par Maurice-Louis Branger, le même jour que celle des Tuileries et du
café H. Renaud.
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| Jeune femme regardant le plan de métro de la ligne Nord-Sud. Paris, vers 1925 |
Elle existe toujours
et son entrée à cet endroit n'a pas changé d'aspect.
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Jeune femme devant une boutique de lingerie, à Auteuil. Paris (XVIe arr.) 1926
Noter que cette fois-ci la date est indiquée de manière précise
(crédit photo) |

Documentation :
Les intellectuelles de Montparnasse dans les années folles.
Les grandes figure féminines de Montparnasse à cette époque :
Sylvia Beach -
Adrienne Monnier -
Peggy Guggenheim -
Gertrude Stein -
Natalie Clifford Barney -
Nancy Cunard -
Djuna Barnes
Greenwich Village
Thelma Wood
Janet Flanner
Les femmes de "La Cordée" :
Solita Solano -
Margaret Anderson -
Georgette Leblanc -
Jane Heap -
Kathryn Hume -
Petite
biographie chronologique de Gurdjieff
©VesperTilia, échos-de-mon-grenier 2015