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jeudi 6 septembre 2012

De Vénus à Salammbô, naissance d'un tableau

Salammbô
Gaston Bussière - 1907
(œuvre non localisée)


De prime abord, la relation entre Vénus et Salammbô n'est pas évidente. Toutefois, dans la mythologie gréco-romaine, Vénus est l'homologue de la grecque Aphrodite et, selon Pierre Lévêque, Aphrodite est apparentée à Astarté « Aphrodite n'est autre que la transposition de la Phénicienne Astarté, une déesse sémitique de l'amour, des énergies vitales, fertilisantes et fécondantes, et de la mer ».


Astarté (détail)
John Singer Sargent, vers 1890-95
Metropolitan Museum of Art (tableau entier)

Astarté est également la déesse lunaire, que les Carthaginois appellent Tanit. Dans le roman de Flaubert, Salammbô s'identifie à Tanit. Par Aphrodite et Astarté, il y a donc bien une relation entre Vénus et Salammbô.

Sur le plan pictural, il existe également un lien entre Vénus et Salammbô. Aussi inattendue qu'elle soit, cette relation n'en est pas moins réelle. Pour ménager l'effet de surprise, je vais présenter les choses dans l'ordre chronologique.

Vénus et Cupidon
Artemisia Gentileschi, 1625-1630
Virginia Museum of Fine Arts, Richmond, USA (notice du musée)

Vers 1625-1630, Artemisia Gentileschi peint Vénus et Cupidon. Notez bien la courbe du corps de Vénus, depuis le sein jusqu'à la hanche droite, ainsi que la position des jambes l'une par rapport à l'autre.


Naissance de Vénus
Alexandre Cabanel - 1863
Musée d'Orsay (lire la notice du musée)

La pose de la Vénus de Cabanel semble bien être inspirée du tableau d'Artemisia Gentileschi. Cabanel a multiplié les cupidons, cependant la couleur de la mer rappelle celle du drap sur lequel repose la Vénus d'Artemisia. Cabanel n'ignorait sûrement pas l'existence du tableau d'Artemisia...

Pourtant, la notice du musée d'Orsay ne parle que d'un mélange de « références à Ingres et à la peinture du XVIIIe siècle » à propos de la Vénus de Cabanel (Vénus Anadyomène d'Ingres). Notons au passage qu'il existe une réplique de la Naissance de Vénus par Cabanel au Metropolitan Museum of Art.



Ma petite histoire de la naissance d'un tableau démarre quand, après avoir lu dans un ouvrage d'Ulrich Bischoff qu'une copie de la Vénus de Cabanel aurait servi de toile de fond au tableau Le Jardin de la France de Max Ernst, je décide de mener ma petite enquête.

Le Jardin de la France
Max Ernst - 1962
Centre Pompidou (Beaubourg), Paris (notice du musée)

Comme dans la Vénus et Cupidon de Gentileschi par rapport à la Naissance de Vénus de Cabanel, la courbe du corps de la femme ainsi que la position des jambes l'une par rapport à l'autre sont analogues. Cependant, dans le tableau de Max Ernst, le serpent sur la cuisse de la Vénus de Cabanel a de quoi étonner...

Or, voila que je retrouve la même information dans le très officiel dossier de presse de l'exposition "Max Ernst, le Jardin de la France", qui a eu lieu au Musée des Beaux-Arts de Tours entre le 17 octobre 2009 et le 18 janvier 2010 :
« Le Jardin de la France. Max Ernst aurait-il su trouver titre plus charmant, plus gai pour dire son amour de la France, de la Touraine ? Ce tableau compte parmi les oeuvres les plus remarquables qui ont vu le jour dans ce paysage. En 1962, une année avant que La Naissance de Vénus de Cabanel, une des plus célèbres peintures de Salon du XIXe siècle, ne fête son centième anniversaire, Max Ernst en repeint une version qu’il avait dénichée dans un marché aux puces. L’Indre et la Loire enveloppent le corps féminin de leurs caresses liquides. »


Examinons ces deux tableaux de plus près. En dehors du serpent, avez-vous repéré la principale différence entre les deux "Vénus", celle de Cabanel et celle de Ernst ? Oui ? Non ? Regardez les pieds :


C'est très net. Les pieds de la femme, couchée entre la Loire et l'Indre dans Le Jardin de la France et ceux de la Naissance de Vénus de Cabanel ne sont pas identiques. L'histoire du tableau de Cabanel soi-disant repeint, ou copié, par Max Ernst tombe à l'eau !

Mais alors (me direz-vous) c'est simple, Max Ernst n'a rien copié du tout et il a peint son Jardin de la France tout seul comme un grand.
Pas si sûr... regardez plutôt

Salammbô
Michel Richard-Putz, vers 1898
(peinture non localisée, crédit photo)

D'après le peu d'informations que j'ai pu recueillir sur la toile, Michel Richard-Putz (1868-1934) serait un peintre belge venu à Paris pour étudier la peinture auprès de Benjamin Constant et de Jean-Paul Laurens.

Quoi qu'il en soit, sa Salammbô est assurément le tableau que Max Ernst a utilisé (l'original ou une copie ? on ne le saura sans doute jamais...) pour créer Le Jardin de la France. La preuve par les pieds et l'anneau du serpent, évidemment !



Max Ernst a vécu à Huismes entre 1955 et 1963. Dans  Le Jardin de la France, il a voulu représenter de manière cartographique l'esprit de la région qu'il habitait, au confluent de l'Indre avec la Loire, quand il a peint ce tableau. Ainsi, l'indolence orientale de la Salammbô de Richard-Putz s'accorde magnifiquement avec la langueur des paysages des bords de Loire. Quant au serpent, c'est l'image même du cours d'eau qui se coule dans le paysage, avec quelquefois des passages souterrains. C'est aussi l'esprit d'un autre jardin, l'Eden des origines.



Nymphe endormie
Arthur P. Burton 1894-1914
(collection privée)

La Nymphe endormie d'Arthur P. Burton vient à point pour terminer ma petite genèse du Jardin de la France, une petite digression que voudront bien me pardonner les impatients de faire la connaissance de la mystérieuse beauté du Second Empire qui, telle une diva, s'attarde encore dans les coulisses de mon grenier.



Sources

- Max Ernst, un cartographe facétieux, article absolument passionnant, qui répond parfaitement aux question que l'on peut se poser à propos du  Jardin de la France, l'inversion du cours de la Loire notamment.

- Illustrations du roman Salammbô, chapitre X Le Serpent



©VesperTilia, échos-de-mon-grenier 2012

lundi 25 avril 2011

Lapins peints

Lièvre, ou lapin, de Pâques 
quelle est sa couleur ?...

Je l'imagine  blanche ou crème


En raison de leur facilité à se reproduire en grand nombre, lièvres et  lapins sont confondus dans un même symbolisme de sexualité débridée et de fécondité. Le lièvre, ou le lapin, pondant des oeufs multicolores pour la plus grand joie des enfants qui les découvriront dans leur jardin le jour de Pâques, correspond bien aux anciennes célébrations du Printemps.
The White Rabbit
John Roddam Spencer-Stanhope - (1829-1908)
collection privée
Faut-il voir dans le lapin blanc que la jeune fille tente d'apprivoiser le symbole de sa sexualité naissante ? Les baigneurs de l'arrière plan incitent à le penser.


Suzanne et les vieillards
Leandro Bassano - fin 16e-début 17e siècle
Alte Pinakothek, Munich
Suzanne et les vieillards
Bartolommeo  Guidobono - dernier quart du 17e siècle
Musée du Louvre - notice du musée
À environ un siècle d'intervalle, les peintres des deux tableaux ci-dessus ont  illustré l'épisode biblique de la chaste Suzanne surprise par deux vieillards lubriques lors de sa toilette, et tous les deux ont fait figurer au premier plan une paire de lapins blancs...

En peinture, le symbolisme du lapin est ambivalent, un seul évoquerait la pureté, comme dans "La Vierge au Lapin" ci-dessous, alors que plusieurs constituent au contraire un symbole érotique.

La Vierge à l'Enfant avec sainte Catherine et un berger
ou
La Vierge au lapin
Tiziano Vecellio, dit Titien - 1525-30
Musée du Louvre - notice du musée
"L'œuvre à la loupe" réalisée par le musée du Louvre, que vous pouvez voir et écouter en cliquant ici, décrit La Vierge au lapin avec minutie et attire notre attention sur le mouton noir caressé par le berger, mais rien n'y est dit sur le symbolisme du lapin caressé par la Vierge...


Femme tenant un lapin blanc
Anonyme, dans le style d'Hokusaï
Musée Guimet, Paris

Daikoku tenant un lièvre
Bogukai - 1867
collection privée
Daikokuten, ou Daikoku, est parmi les nombreuses divinités shintoïstes du Japon, le kami de la richesse, du commerce et des échanges. Un équivalent du dieu Mercure, en quelque sorte...


Lièvres à la pleine lune d’Automne
Suzuki Harunobu
(1725-1770)
Museum of Fine Arts, Boston (U.S.A.) notice
Une légende qui court du Vietnam au Japon, en passant par la Chine et la Corée, raconte qu'un lièvre, ou un lapin, vit dans la lune. Les japonnais voient dans les dessins de la surface de la lune la silhouette de ce lapin occupé à préparer des "dango mochi" (boules de riz collant) et il est fêté à O Tsuki-mi, lors de la première pleine lune d'automne.

Suzuki Harunobu fait partie des plus célèbres peintres d'estampes japonaises du mouvement Ukiyo-e. Le MBA de Boston possède une grande quantité de ses œuvres, à admirer en cliquant ici.


Au clair de la lune, un petit lapin...
Nature morte au lapin blanc
David de Coninck - 1699
Palais Fesch, Ajaccio - notice du musée
qui mange des prunes comme un petit coquin !


Venus, Mars et l'Amour (détail) tableau entier ici
Piero di Cosimo - 1490
Gemäldegalerie, Staatliche Museen,  Berlin
Découvrez et visitez le musée de Berlin avec Google Art Project
Entre Vénus et Mars,
le lièvre est ici un chaud lapin.
Après l'action, Mars pique un petit roupillon histoire de se ragaillardir un brin, Cupidon admire les papillons qui voltigent autour de sa tête et Vénus aime les bouquins (les rougeurs au bas de son ventre ne laissent aucun doute sur la vigueur de son amant !).


Le Triomphe de Vénus
Francesco del Cossa - vers 1470
Fresque du Palazzo Schifanoia, Ferrare (Italie)
Le triomphe de Vénus, avec pas moins de six "bouquins"
voila  de quoi écrire un roman fleuve !

À l'exact opposé du triomphe de Vénus, St Jérôme semble méditer et ne pas se laisser distraire par les amours du bouquin blanc pour la hase brune !

Saint Jérôme lisant
Giovanni Bellini - 1505
NGA, Washington (U.S.A.) notice du musée


En train de nourrir son animal favori, avec ce qui me paraît être des feuilles de pissenlits, c'est un bien charmant jeune garçon qui termine ci-dessous ma série de lapins peints.
Boy with a rabbit
Sir Henry Raeburn - 1814
collection privée
©VesperTilia, echos-de-mon-grenier 2011

dimanche 24 avril 2011

Histoire d'œuf

Avant toute chose, je vous souhaite de

Le Jardin des délices
Jérôme Bosch - 1500-1505
Museo del Prado, Madrid - notice et image du musée


Cet œuf du Jardin des Délices symboliserait-il ici la nostalgie de l'état primordial, un désir de retourner à la perfection de l'Androgyne ?


L'Androgyne
Rosarium Philosophorum, Francoforti, Cyriaci Iacobi, 1550
(images XVIII à voir sur cette page)

En alchimie, l'œuf philosophique est l'Œuf  du monde, un modèle réduit de la création. Il représente le vase dans lequel s'opère la transmutation de la Materia prima, jusqu'à l'obtention du Rebis.

Le Rebis (hermaphrodite alchimique)
Occulta Philosophia - Azoth - 1624
attribué au frère Basile Valentin

L'Androgyne avec  l'œuf  de la Quintessence
Splendor Solis
Salomon Trismosin
Les enluminures du Splendor Solis sont à admirer sur le site de la British Library.


Enfin, voici la dernière image du Rosarium Philosophorum.
Philosophorum
Rosarium Philosophorum, Francoforti, Cyriaci Iacobi, 1550
(images XXI à voir sur cette page)

Elle illustre l'aboutissement du processus alchimique, autrement dit, la Résurrection.


Voila, je termine ce billet ésotérique par une note musicale de circonstance : l'ouverture de La Grande Pâque Russe "Svetly prazdnik", une œuvre composée par Nikolaï Rimski-Korsakov à la mémoire de Moussorgski  et de Borodine.

mardi 25 janvier 2011

Vert

Chez vous, je ne sais pas, mais ici il fait moche, il fait gris, au moins un jour sur deux. Si encore, comme en décembre, on avait de la neige, le paysage en serait magnifié. Janvier mois du blanc, tu parles ! Cette année c'est le mois du gris. Et le printemps est encore loin. Je soupire après fleurs et feuilles, j'ai une fringale de verdure. Envie de couleurs, envie de me mettre au vert.

La voilà l'idée... je vais ouvrir un nouveau carton dans le bric-à-brac de mon grenier. Une nouvelle catégorie si vous préférez. Ou plutôt, plusieurs catégories. Une pour chaque couleur. Et il n'y aura que des tableaux. Des peintures où une couleur donnée, le vert par exemple (!) occupera une place prépondérante.

Abracadabra !

Jeune femme aux gants
Tamara de Lempicka - 1929
Musée national d’Art Moderne (Centre Pompidou) Paris


L'oeil du silence
Max Ernst - 1943-44
Mildred Lane Kemper Art Museum, Washington University, St. Louis (Missouri)


Circe Invidiosa
John William Waterhouse - 1892
Art Gallery of South Australia

Portrait d'une dame
Le Titien - 1555
National Gallery of Art, Washington

La symbolique du vert vous intéresse-t-elle ? Lisez l'interview de Michel Pastoureau.

Et dites-moi, aimez-vous le vert ?


© VesperTilia, echos-de-mon-grenier 2011