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samedi 27 août 2016

Les nocturnes de Frits Thaulow





Dans le cadre du Festival Normandie Impressionniste, le musée des Beaux-Arts de Caen présente cette année une rétrospective de l’œuvre de Frits Thaulow.

L'ampleur de cette exposition est une première, en ce qui concerne ce peintre norvégien dont les tableaux n'ont jamais fait l'objet d'une exposition en Norvège, et encore moins en France.



Le Soir*
Frits Thaulow - 1893
Lillehammer Kunstmuseum




C'est grâce à Nathanaëlle que j'ai eu connaissance (il y a déjà quelques années) du talent de Frits Thaulow peintre de l'eau.



Ambiance du soir
Frits Thaulow - 1893
collection privée



En visitant le mois dernier l'exposition de Caen, à la fin du parcours j'ai eu le plaisir de découvrir qu'en dehors des paysages enneigés et des rivières, Thaulow avait également une prédilection pour les ambiances nocturnes. 



Le soir à Quimperlé, bretonne sur le Pont Fleuri*
Frits Thaulow - vers 1902
collection privée




En complément de son voyage en Norvège, Miss Yves (qui a vu l'expo Thaulow à Caen bien avant moi) en a tiré une série de reportages que je vous invite à découvrir si ce n'est déjà fait. C'est grâce à elle que vous pouvez voir ci-dessous le panneau d'information concernant la partie finale de l'exposition où sont présentés les nocturnes qui m'ont enchantée (ma photo de ce panneau s'étant malheureusement avérée floue).






C'est le texte de ce panneau que je reprends ci-dessous, afin de le commenter et surtout de  l'illustrer.

En 1906, le critique d’art Maurice Guillemot voit en Frits Thaulow un maître de « la nuit des cités désertes, [de] la petite lumière qui veille, [de] la vitre solitaire qui flamboie, [de la] lampe de poète ou d’ouvrière, [de la] prunelle vivante parmi le silence et l’ombre ; il aimait ainsi le décor d’une pensée imprécise, énigmatique, vers quoi la rêverie allait. »



Nuit à Dieppe
Frits Thaulow
collection privée




 Les termes employés par Maurice Guillemot "petite lumière qui veille", "vitre solitaire qui flamboie", "lampe de poète" et surtout "rêverie" font penser à la pensée de Gaston Bachelard, notamment dans La Flamme d'une Chandelle, petit opuscule où je viens de relever (p. 17) "Avec la lampe, nous rentrons au gîte de la rêverie du soir dans les demeures de jadis, les demeures perdues mais qui sont, dans nos songes, fidèlement habitées."




 Landsby i måneskinn (Village au clair de lune)
Frits Thaulow - vers 1897
collection privée




Ville au clair de lune
Frits Thaulow - vers 1896
Musée Rodin (lire la notice)





Frits Thaulow peint la nuit et ses ambiances multiples : tantôt à la seule lumière de la lune, tantôt à l’aide d’une lampe à acétylène.




Nuit
Frits Thaulow - vers 1880
Musée de l'Ermitage, St Pétersbourg  (voir les autres tableaux et la notice)




Les tableaux faits sans le secours de l'éclairage sont peints à la tombée de la nuit, au crépuscule ou pendant la pleine lune.




Clair de lune à Beaulieu
Frits Thaulow - 1904
collection privée




Les tableaux réalisés à la lumière d'une lampe sont teintés d'une lueur bleu foncé violacé irréelle, dont de nombreux peintres nordiques sont considérés, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, comme des spécialistes.

Thaulow est l'un des très grands parmi eux, aux côtés de son ami et compatriote Erik Werenskiold.



Lampadaire public*
Erik Werenskiold - 1900
Nasjonalgalleriet, Oslo




Bien que j'aime beaucoup les nocturnes de Thaulow, lors de ma visite de l'exposition au château de Caen, c'est le réverbère d'Erik Werenskiold qui s'est ancré le plus durablement dans ma mémoire.

Mais poursuivons jusqu'au bout cette petite série de crépuscules et ambiances nocturnes de Frits Thaulow.



Kveldstemning, Dieppe (Atmosphère du soir, Dieppe)*
FritsThaulow - entre 1894 et 1898
Nasjonalgalleriet, Oslo (notice du musée)




Måneskinn, Dieppe (Clair de Lune, Dieppe)*
FritsThaulow - entre 1894 et 1898
Nasjonalgalleriet, Oslo (notice du musée)




Canal à Venise
Frits Thaulow
collection privée




Dieppe, place du Marché après l'orage
Frits Thaulow
collection privée




Messe de minuit
Frits Thaulow - 1901
collection privée




Kveldstemning fra Beaulieu (Atmosphère du soir à Beaulieu)
Frits Thaulow - 1901
Nasjonalgalleriet, Oslo (notice du musée)




La diligence, Place Marbot, Beaulieu-sur-Dordogne
Frits Thaulow - 1904
collection privée





Soirée
Frits Thaulow
collection privée




Havnen-i-Dieppe (Port de Dieppe)
Frits Thaulow
collection privée




Clair de Lune
Frits Thaulow
collection privée


Au terme de cette promenade parmi les images de Frits Thaulow baignant dans la clarté lunaire, je dois vous conter une chose extraordinaire. Depuis mon billet intitulé "En attendant l'expo", il s'est écoulé beaucoup plus de temps que prévu. Allez savoir pourquoi...

Ce n'est que dimanche dernier, en parcourant les collections permanentes du Musée des Beaux-Arts de Rouen (après avoir visité l'exposition Manet, Renoir, Monet, Morisot... Scènes de la vie impressionniste) que j'ai compris pourquoi mon billet sur Frits Thaulow était toujours à l'état de brouillon.




La Vieille Fabrique
Frits Thaulow
Musée des Beaux-Arts de Rouen (notice)



Souvent, lorsque le retard s'installe indéfiniment, parce que je repousse sans cesse le moment d'entreprendre une chose, il y a une bonne raison à cela. Quelque chose comme une rencontre qui attend son heure.



L'étrange goût du Docteur Barnes
accrochage inédit dans une salle du musée des Beaux-Arts de Rouen




Panneau d'information dans un coin de la salle




En l’occurrence, c'est dans la salle réunissant une partie de la collection de tableaux impressionnistes du Dr Barnes et quelques ferronneries du musée Le Secq des Tournelles, que m'attendait cette Vieille Fabrique qui vient à point pour ponctuer mon billet et dont je me suis demandée pourquoi elle se trouve là au lieu de faire partie de l'exposition Thaulow (qui se poursuit actuellement jusqu'au 26 septembre au musée des Beaux-Arts de Caen).




Pour celles et ceux qui n'ont pas la possibilité de se rendre à Caen




N.B. : Parmi les tableaux présentés dans ce billet, ceux dont la légende porte un astérisque (*) font partie de l'exposition à Caen, les autres non. Mes photos n'égalant pas la qualité de celles des professionnels, j'ai préféré vous présenter celles de meilleure qualité que j'ai pu trouver sur la toile.






©VesperTilia, échos-de-mon-grenier 2016

samedi 29 janvier 2011

Or vert

2011 année internationale des forêts


La dernière forêt
Max Ernst
Musée d'Art Moderne de Saint-Etienne





















Décrétée par l'ONU, l'année internationale des forêts en 2011 devra mettre en lumière l'importance des forêts primaires, leur rôle essentiel dans la lutte contre les changements climatiques ainsi que dans la survie des communautés humaines et des animaux dont le mode vie dépend essentiellement de la forêt. Elle devra surtout mettre en avant la nécessité de plus et mieux protéger les forêts, toutes les forêts.


Renard bleu-noir
Franz Marc - 1911
Von der Heydt-Museum, Wuppertal

Pour limiter la casse et protéger les forêts qui restent encore intactes, il va falloir s'attaquer aux producteurs et industries de l'huile de palme et à leurs lobbies qui, non contents d'avoir envahi notre alimentation, sont en train d'accaparer le marché des carburants "verts".


Depuis le début du siècle, l'huile de palme est devenue un produit consommé dans le monde entier. Ses applications sont multiples. Elle entre dans la composition de près de la moitié des produits proposés en supermarchés : les plats tout préparés, les biscuits, mais aussi des produits non alimentaires tels que savons, gels douche, cosmétiques et détergents. En France, la graisse de palme est très peu utilisée dans la cuisine par les ménages. En revanche, elle est couramment employée dans la restauration collective, en raison de son coût inférieur à celui des autres matières grasses. 

L'essor des surfaces plantées en palmiers à huile se fait généralement aux dépens des forêts primaires des régions tropicales de la planète : pour planter les palmiers, on détruit les forêts et, du même coup, toute la biodiversité qu'elles abritent.

Daims dans la forêt
Franz Marc
Von der Heydt-Museum, Wuppertal

Dans nos assiettes, l'huile de palme est une tueuse à petit feu, car son taux d'acides gras saturés dépasse celui du saindoux. Nos ancêtres campagnards qui utilisaient la graisse de porc pour cuisiner s'activaient du matin au soir, leur mode vie était donc plus sain que celui des citadins sédentaires d'aujourd'hui ce qui compensait les dangers de leurs alimentation trop riche en matières grasses animales.

Les acides gras saturés de l'huile de palme ont pour effet d'augmenter les risques de maladie cardiaque en contribuant à la formation des dépôts qui bouchent les artères. Parmi les acides gras saturés qui présentent un risque cardio-vasculaire, l’acide palmitique est un des pires. Vous souhaitez en savoir plus sur les méfaits de l'huile de palme dans votre assiette ? Cliquez ici.


Vous êtes soucieux de la santé de votre coeur et de celle de notre planète ? Lisez cet article.
Afin de limitez l'abattage des forêts au profit de la culture des palmiers à huile, boycottez systématiquement l'huile de palme pour qu'elle n'entre ni dans votre cuisine, ni dans votre salle de bains, ni dans le réservoir de votre véhicule.

EDIT :
La Forêt Vierge

Sur le sol convulsif l’homme n’était pas né
Qu’elle emplissait déjà, mille fois séculaire,
De son ombre, de son repos, de sa colère,
Un large pan du globe encore décharné.

Dans le vertigineux courant des heures brèves,
Du sein des grandes eaux, sous les cieux rayonnants,
Elle a vu tour à tour jaillir des continents
Et d’autres s’engloutir au loin, tels que des rêves.

Les siècles ont coulé, rien ne s’est épuisé,
Rien n’a jamais rompu sa vigueur immortelle ;
Il faudrait, pour finir, que, trébuchant sous elle,
Le terre s’écroulât comme un vase brisé.

Ô forêt ! Ce vieux globe a bien des ans à vivre ;
N'en attends point le terme et crains tout de demain,
Ô mère des lions, ta mort est en chemin,
Et la hache est au flanc de l'orgueil qui t'enivre.

Sur cette plage ardente où tes rudes massifs,
Courbant le dôme lourd de leur verdeur première,
Font de grands morceaux d'ombre entourés de lumière
Où méditent debout tes éléphants pensifs ;

Comme une irruption de fourmis en voyage
Qu'on écrase et qu'on brûle et qui marchent toujours,
Les flots t'apporteront le roi des derniers jours,
Le destructeur des bois, l'homme au pâle visage.

Il déracinera tes baobabs superbes,
Il creusera le lit de tes fleuves domptés ;
Et tes plus forts enfants fuiront épouvantés
Devant ce vermisseau plus frêle que tes herbes.

Mieux que la foudre errant à travers tes fourrés,
Sa torche embrasera coteau, vallon et plaine ;
Tu t’évanouiras au vent de son haleine ;
Son œuvre grandira sur tes débris sacrés.

Plus de fracas sonore aux parois des abîmes ;
Des rires, des bruits vils, des cris de désespoir.
Entre des murs hideux un fourmillement noir ;
Plus d’arceaux de feuillage aux profondeurs sublimes.

Mais tu pourras dormir, vengée et sans regret,
Dans la profonde nuit où tout doit redescendre :
Les larmes et le sang arroseront ta cendre,
Et tu rejailliras de la nôtre, ô forêt !


La Forêt Vierge (extraits)
"Poèmes barbares"
Charles Leconte de Lisle
texte complet du poème sur Wikisource

Halleluiah
Max Ernst - 1948
The Art Institute of Chicago

© VesperTilia, echos-de-mon-grenier 2011

dimanche 28 novembre 2010

Bulle de Peinture 01

"Peut-on rire de tout ?" Question récurrente dans les médias, et vaste débat. Ce serait un bon sujet de philosophie pour le Bac, peut-être a-t-il déjà été donné...

Ma question d'aujourd'hui sera plus pointue.
L'Art peut-il être tourné en dérision ? ou si vous préférez, peut-on se moquer de l'Art ? Ne me dites pas qu'on en a parlé à la télé, ça fait au moins quarante ans que je vis sans télé.

Pour moi, on peut bien se moquer un peu de l'Art, puisqu'il arrive (de plus en plus souvent à notre époque) que l'Artiste se moque de nous !

Ce préambule est là juste pour vous prévenir que je m'apprête à faire de l'humour avec un tableau religieux. Double péché !
Maintenant, à vous de me dire si cela vous amuse, ou pas...

La Vierge au rameau de chêne, dite La Madone Hesselin
Simon Vouet - Musée du Louvre


Pour me faire pardonner auprès d'éventuels esprits chagrins qui s'offusqueraient de mon impiété, voici un autre tableau, sans bulle celui-là. Pour moi c'est  la plus belle des vierges à l'enfant

La Vierge à l'Enfant avec le petit saint Jean, dite La Vierge au voile ou La Vierge au diadème bleu
Giovanni Francesco Penni, dit "Il Fattore"
élève de Raphaël, vers 1518


Et pour faire bonne mesure, par Raphaël lui-même cette fois, une autre vierge à l'enfant qui m'est chère, car y en avait une reproduction dans la maison de mon enfance et je l'ai donc toujours connue

La Vierge à la chaise, Raphaël vers 1515
Palazzo Pitti, Florence.



Petite précision quant à ce billet, je l'ai intitulé Bulle de Peinture 01, mais en fait, il y a eu un précédent dans mon billet En chantier du 12 juillet dernier !

© VesperTilia, echos-de-mon-grenier 2010

mardi 2 novembre 2010

Art dernier

En ce jour dédié aux disparus, me revient en mémoire le fameux tableau d'Arnold Böcklin

L'Île des Morts

 Arnold Böcklin "L'Île des Morts" version de 1880
conservée au  Kunstmuseum de Bâle


Il existe quatre autres versions de ce tableau, dont une (détruite dans un incendie) est à mettre au passé. Pour en savoir davantage sur les autres versions, c'est là, ou bien cliquez ici.



Arnold Böcklin "L'Île des Morts" version de 1883
conservée à la Alte Nationalgalerie de Berlin




Arnold Böcklin "L'Île des Morts" version de 1886
conservée au
Museum der bildenden Künste de Leipzig



Le tableau de Böcklin a inspiré à Sergueï Rachmaninov un poème symphonique, auquel le compositeur a donné le même nom que celui du tableau : "L'Île des Morts". Vous pouvez en écouter la première partie en cliquant sur ce lien.

Pour une étude du poème symphonique de Rachmaninov et connaître les circonstances de sa composition, cliquez ici



Arnold Böcklin "L'Île des Morts" version de 1880
conservée au Metropolitan Museum of Art de New York



Dans ma bibliothèque, il y a depuis longtemps un petit opuscule de poésies de Guy Bornand, dans lequel j'ai trouvé ce poème qui a pour titre La Mort

La Mort

Elle est là, tête-bêche avec la vie qui
n'en finit pas d'appareiller.

S'éloigne la souffrance, à chaque coup
de rame inachevé du cœur.

S'imprécisent des visages dont les mains
savaient tous les contours.

Comment ne pas reconnaître à cet affaissement du silence
la chausse-trape de la mort ?


Quelqu'un sonne à la porte de l'éternité
qui se trouve là, tout près,
comme au coin le la rue.

On vient d'achopper à la Vie.
S'est enfin trouvé le chemin perdu.
Dans son propre sillage.

Guy Bornand - La Remue - édition Le Dé Bleu 1989

Guy Bornand est également l'auteur des vers suivants :

A force d’être térébrants,
nous parviendrons, un jour,
à traverser la nuit.
 

De même, si nous suivons
la main courante des ruelles,
atteindrons-nous
les beaux quartiers de la lumière.
 

De même, si nous suivons
le corridor obscur
de notre mort.

Avignon, rue Pente Rapide


Merci à Jean-François Cholley, photographe avignonnais, d'avoir mis en ligne ce poème et de l'avoir si bien illustré.




© VesperTilia, echos-de-mon-grenier 2010
article mis à jour le 22 juillet 2017

jeudi 14 octobre 2010

Le domaine des Rêves

Plus de trois mois après le lancement de ce blog, il est temps pour moi d'expliciter un peu son titre et ce qui s'y rattache.

Mon grenier, c'est celui de la maison de mon enfance.

Une maison ordinaire vue de l'extérieur... mais spéciale à l'intérieur.
Je pense faire prochainement un ou deux billets sur cette maison qui compte énormément dans mon imaginaire.

Enfant tardive, un frère et une soeur beaucoup plus âgés que moi la dernière née, j'ai eu une enfance solitaire, donc très propice à la rêverie.

C'est dans ce que mes parents appelaient le "grenier" que je passais le plus clair de mon temps... quand je n'étais pas perchée dans le tilleul du jardin, très occupée à rêver d'une autre vie !

Dans "Qui suis-je ?" (en haut de la colonne de gauche), on peut lire
"Je rêve, donc je suis". Rien de plus vrai.
J'ai toujours beaucoup rêvé pendant mon sommeil.

Dans le plus ancien de mes rêves dont je me souviens (à l'époque je dormais encore dans mon petit lit d'enfant) je m'avançais vers un large escalier, semblable à ceux des grandes bouches du métro parisien. En descendant les marches, on apercevait une vaste galerie souterraine brillamment éclairée, où toutes sortes de carrousels et de manèges tournaient en musique. Une vision féérique, pleine de couleurs, de formes et de sons agréables... brusquement interrompue par la sonnerie du réveil de mon père !



Dans le domaine du rêve, tout est subjectif.

Mais le domaine de mes rêves trouve un écho particulièrement fidèle dans les tableaux d'un peintre et le livre d'un écrivain, tous deux contemporains.

Le peintre qui pour moi représente le mieux le monde de mes rêves
s'appelle Marc Halingre.

tableau de Marc Halingre

L'écrivain qui décrit vraiment le phénomène du rêve tel que je le vis chaque nuit, c'est J.M.G. Le Clézio dans "L'inconnu sur la terre".

Après avoir lu ce qu'écrit Le Clézio ci-dessous, vous qui passez ici, dites-moi si pour vous aussi ce texte correspond bien à la manière dont vous ressentez vos propres rêves nocturnes.

On est pour la moitié celui qu'on est dans ses rêves.
Toutes les villes inconnues, les grands espaces, les forêts, les montagnes, les prairies, les cavernes, tous les paysages sans fin où on est entré une fois, où on a vécu, comme cela, facilement, sans bouger, en dormant. Pays, villes inoubliables et belles, parfois plus réelles que celles où l'on a vécu les yeux ouverts. Pays étrangers vraiment, étrangers à la terre, étrangers à la vie, où régnait un autre soleil, une autre lumière, où l'on respirait un autre air, où l'on buvait une autre eau. Ils nous ont laissé leur marque, ils ont façonné notre corps, ils ont fatigué notre cœur, et nous ne pouvons pas les ignorer. Nous y avons vécu, vraiment, entièrement. Ils n'étaient pas réels, mais ils n'étaient pas imaginaires non plus. (...)

Chaque jour, quand nous nous éveillons, c'est comme si la lumière du soleil voilait nos yeux et nous aveuglait. Nous cessons de voir ces pays, d'entendre ces paroles. Pourtant ils ne sont pas loin, ils agissent encore au fond de nous-mêmes. Ce ne sont pas des lieux qu'on peut rejoindre les yeux ouverts. La mémoire ne peut les restituer. Il y a trop de détails, trop d'action pour qu'on puisse les retrouver. (...)

Ce qui vient vers nous, traversant la barrière qui sépare le sommeil de la veille, ce ne sont que bribes, miettes, parcelles méconnaissables. (...) Flux interrompu, saccadé, comme un film qu'on arrêterait, qu'on embrouillerait. L'esprit accommode mal, et les plans sont visibles les uns après les autres, sans relation entre eux. Des rêves? Est-ce que, cela est ainsi ? La nuit terminée, il ne reste plus rien que ces éclairs, qui brillent encore vaguement dans le lointain, comme les feux d'un orage qui s'en va.

Mais ce qui reste surtout, ce qui étonne, c'est la profonde impression de réalité de ce qu'on a vécu durant la nuit. C'est la force et la logique de ce temps. Il s'est bien passé quelque chose. Nous avons été là, vraiment là, et notre aventure dans cet autre monde a eu autant d'importance pour nos nerfs, pour notre cerveau et pour notre cœur que l'existence à la lumière du jour.

Les livres qui parlent des rêves ne sont pas souvent satisfaisants. Ils sont le résultat de l'effort de l'homme éveillé, qui, dans le fond, se moque bien de l'homme qui dort. (...) Le sommeil n'est pas le souvenir de la veille, et la vie diurne n'est pas la fabrique des rêves.
Ce que je voudrais retrouver, c'est cet homme tout entier, cet homme plein de force et d'indépendance qui vit lorsque l'homme du jour ferme les yeux et s'endort. Parfois il me semble qu'il est proche. Je le sens en moi, et je sens autour de moi comme le frôlement des formes invisibles qui vivent du côté des rêves.

Grande ville au sommet d'une montagne : j'ai marché dans ses rues, je suis entré dans ses maisons, j'ai croisé la foule le son peuple. Routes sur lesquelles j'ai cheminé, le soleil brillait, brûlait, je sentais le vent, j'entendais le bruit de mes pas sur le sol. Était-ce un rêve ? (...)
Bien sûr, tout se passe dans la tête d'un dormeur. Mais pourquoi serait-ce seulement l'imaginaire ? Cet autre monde, il a peut-être des chemins que j'ignore. Il rejoint autre chose, il communique avec un autre espace, un autre temps.  (...)

tableau de Marc Halingre

J'arrive, je franchis la porte, je glisse, je nage, je flotte, porté par un courant irrésistible. Je suis entraîné vers ce monde. C'est un appel très fort et mystérieux qui me vient de l'autre versant du rêel, et qui m'attire comme un chant. Je sens cela même au plus  clair du jour, quand le soleil de midi brûle la terre et que bruissent les hommes et leurs machines, et que tout retentit et resplendit partout. (...) C'est mon regard interne qui est tourné vers ce monde, ce sont mes yeux internes qui le voient. (...)

Monde interne, monde inné, dont l'immensité est celle de l'univers ; en lui est le savoir, en lui l'origine du langage. Est-ce qu'il n'existait pas avant que les sens ne me le révèlent, comme la nuit existait avant le jour ? Je me souviens de lui comme d'une vie plus grande que ma propre vie. Je me souviens de lui, et quand je suis loin de sa lumière, j'essaie de retrouver son rythme, son langage, sa pensée. (...)

Là-bas sont écrites d'autres phrases, belles, inquiétantes, que je ne pourrai pas traduire. J'ai entendu des musiques qui m'ont fait frissonner, j'ai lu des poèmes qui m'ont ébloui comme la lumière de l'aurore. J'ai appris des secrets, des secrets divins qui rendaient clairs tous les dessins du monde. J'ai perçu des vérités telles qu'il ne pouvait plus rien y avoir d'incompréhensible sur la terre. Tout cela est venu facilement, sans que je le cherche ; au gré des courants de la nuit, tandis que l'enveloppe de mon corps immobile dormait. Qu'est-ce devenu? Qu'en ai-je fait? Mais l'autre homme, à l'abri dans son monde, garde ses secrets. Il sait qu'il détient la clé de son propre pouvoir, et il est libre.

Maintenant, je sais que j'ai cette science au fond de moi. Je sais que je ne dois pas essayer d'interpréter ce songe, ni même le raconter. La vie des profondeurs résiste mal au retour à la surface. Non, je dois seulement attendre, attendre que par miracle l'éclair illumine en même temps ces deux mondes étrangers. Cela viendra, ou ne viendra pas. Mais ce savoir est en moi, même s'il est aussi un secret.

extraits de "L'inconnu sur la terre" (p. 172 à 176) essai de J.M.G. Le Clézio, Gallimard 1978


© VesperTilia, echos-de-mon-grenier 2010

jeudi 12 août 2010

Ceci n'est pas une solution

Les tableaux de René Magritte de la série "L'empire des Lumières" m'ont toujours fascinée. Celui-ci en particulier :

L'Empire des Lumières
René Magritte - 1954
Musées Royaux de Belgique (notice du musée)



Magritte fit de multiples versions de ce tableau. Celle reproduite ci-dessus lui fut commandée spécialement par les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.

Reste à savoir pourquoi ces lumières nocturnes exercent un tel empire sur moi...

En y réfléchissant, je pense que le réverbère est pour beaucoup dans cet attrait irrésistible. Mais il faudrait remonter loin dans le temps pour éclairer tout ça et ce serait trop long. J'y songerai un autre jour.

D'ailleurs, Magritte lui-même va me fournir des éclaircissements.

« La conception d'un tableau, c'est-à-dire l'idée, n'est pas visible dans le tableau : une idée ne saurait être vue par les yeux. Ce qui est représenté dans un tableau, c'est ce qui est visible pour les yeux, c'est la chose ou les choses dont il a fallu avoir l'idée. Ainsi, ce qui est représenté dans le tableau "L'Empire des Lumières", ce sont les choses dont j'ai eu l'idée, c'est-à-dire, exactement, un paysage nocturne et un ciel tel que nous le voyons en plein jour. Le paysage évoque la nuit et le ciel évoque le jour. Cette évocation de la nuit et du jour me semble douée du pouvoir de nous surprendre et de nous enchanter. J'appelle ce pouvoir : la poésie.
Si je crois que cette évocation a un tel pouvoir poétique, c'est entre autres raisons, parce que j'ai toujours éprouvé le plus grand intérêt pour la nuit et pour le jour, sans jamais ressentir, cependant, de préférence pour l'un ou pour l'autre. Ce grand intérêt personnel pour la nuit et pour le jour, est un sentiment d'admiration et d'étonnement. »
(René Magritte, correspondance, fin avril 1956).


La poésie, tout est là. Magritte, à sa manière, est un poète. Et l'idée initiale de "L'empire des Lumières" pourrait lui avoir été suggérée par un poème d'un surréaliste avant la lettre :

"Le soleil, sur la mer, brillait ;
Il brillait de tout son éclat ;
Il s’évertuait à calmer
Et faire étinceler les flots…
Et c’était, voyez-vous, très bizarre, parce que
C’était au milieu de la nuit."

Le Morse et le Charpentier - Lewis Carroll "De l'autre côté du Miroir" chapître IV
(traduit par Henri Parisot).



Magritte a peint au moins trois versions (presque une habitude chez lui !) d'un tableau intitulé "Alice au Pays des Merveilles". Ici la version de 1952.

Après cette entrée en matière de lumières, j'en viens à la solution du tableau-mystère, ou plutôt de la photo-mystère, de mon billet précédent.

Dans la série L'empire des Lumières, en 1948, Magritte peint Le Salon de Dieu


Le Salon de Dieu
René Magritte - 1948
collection privée (crédit photo)


Au sujet de ce tableau, Magritte écrit à Suzi Gablick :

« J'aimerai vous dire que j'ai réussi un tableau très difficile, mais qui est sans doute trop difficile pour le mener à bien ? Il s'agit de peindre un paysage en plein soleil avec un ciel nocturne (étoiles et croissant de lune). J'ai peint et repeint ce tableau et je suis au stade du désenchantement ; c'est raté tout à fait.
Un ami avait trouvé comme titre : « Le Salon de Dieu ». J'ai longuement hésité à l'adopter - un titre comme : « Le Bal masqué » me paraissait préférable pour beaucoup de raisons dont la principale était la défense absolue de dire quoi que ce soit de Dieu.
Je puis penser à un paysage ensoleillé sous un ciel nocturne. Mais le voir et 
le reproduire par la peinture n'est possible que si l'on est un Dieu. En attendant de le devenir, j'abandonne le projet. »

René Magritte "Écrits complets" Flammarion 2009


Pour juger de la pertinence de cette auto-critique de Magritte sur son tableau "Le Salon de Dieu", il faudrait voir l'original, au lieu de se contenter de reproductions plus ou moins fidèles (à ce sujet, lire le post-scriptum en fin de billet).

Personnellement, même si ce tableau "nuit sur jour" me séduit moins que les "jour sur nuit" de la série L'Empire des Lumières, je suis loin de le considérer comme raté.
Une demeure solitaire au milieu d'un parc baignant dans une clarté lunaire obscurément éblouissante retiendra toujours mon attention, elle risque même de s'incruster dans ma mémoire.

Magritte a essayé d'illustrer par la peinture l'idée d'un paysage de jour sous un ciel de nuit et il avoue s'y être cassé le pinceau. Alors, j'ai voulu savoir si le résultat serait meilleur en remplaçant le pinceau et les couleurs par l'appareil photo. J'ai donc photographié un paysage de jour, puis le même paysage de nuit et ensuite j'ai superposé les deux après avoir découpé le ciel de jour pour laisser apparaître le ciel de nuit, de manière à obtenir ce paysage ensoleillé sous un ciel nocturne, que Magritte a représenté dans "Le Salon de Dieu". Le lecteur habituel sait à quoi s'attendre quant au résultat pas fameux que j'ai obtenu. Pour le lecteur occasionnel, le voici :

(cliquez pour agrandir)
Le tableau de Magritte est tout de même beaucoup plus réussi (y'a pas photo !)



Moralité : si Magritte n'est pas Dieu, Tilia n'est pas Magritte et la photographie n'est pas une solution pour essayer de faire mieux que lui (à moins de tricher en trafiquant la photo !).



© VesperTilia, echos-de-mon-grenier 2010



P.S. : j'ignore si "Le Salon de Dieu" (collection privée) est actuellement visible, ou non, au Musée Magritte de la place Royale à Bruxelles, musée ouvert depuis le 2 juin 2009.
Sur le site du Musée Magritte, l'information suivante nous est donnée : "Grâce au concours amical de Charly Herscovici, président de la Fondation Magritte, de nombreux collectionneurs ont manifesté leur soutien à l'entreprise avec des dépôts qui permettront au visiteur de découvrir nombre de joyaux toujours en mains privées."...


vendredi 23 juillet 2010

Beau ténébreux

Il est assis, immobile. Il m'attend.
Quand je l'ai trouvé un petit matin,
il m'attendais depuis cent vingt ans.
Il demeure, assis au fond du jardin,
abîmé dans ses pensées moroses,
ignorant la fraîcheur du crépuscule,
indifférent au parfum des roses,
sans même voir la belle renoncule.

En le découvrant ainsi ce jour là,
visage sombre et muscles épanouis,
tel qu'il est, encore et toujours, depuis,
son charme insidieusement me parla.
Dans un recoin bien caché de mon âme
son image s'imprima durablement.
Pour lui il se pourrait que je me pâme
s'il pouvait me redonner mes vingt ans.

Mon beau Dæmon - ©VesperTilia


Mikhaïl Vroubel - Démon assis dans un jardin


Mikhaïl Aleksandrovich Vroubel a peint ce tableau, premier d'une série consacrée au thème du Démon, en 1890. Le 22 mai de cette année là, il écrit à sa soeur Anna. En lui parlant de son tableau en cours d'exécution, il lui explique qu'il y a déjà un mois qu'il y travaille et que ce n'est plus le démon monumental qu'il pensait peindre jusqu'alors, mais plutôt une simple figure démoniaque.
Plus tard, à propos de ses illustrations pour le poème de Lermontov, il dira que cette représentation du démon n'a pas été comprise, car confondue avec le Malin, le diable cornu, alors que le démon qu'il a peint c'est le Dæmon grec. Celui de Socrate, ce double de l'âme que l'on appelle aussi génie.

Le Démon assis de Vroubel est exposé à la galerie Tretyakov, à Moscou.

The State Tretyakov Gallery

De même que Vroubel, le poète Mikhaïl Lermontov ne se sentait pas à l'aise parmi ses semblables. Rien d'étonnant donc à ce que Mikhaïl le peintre ait illustré Le Démon de Mikhaïl le poète.

Dans L'étrange destin de Lermontov, Henry Troyat écrit : « De l'œuvre de Dieu, seule la partie inhumaine lui était chère. Il méprisait la foule des vivants, mais la nature, avec ses pierres, ses arbres, son ciel, ses eaux, ses bêtes sauvages et libres lui apportait, aux heures de crise, le réconfort dont il avait besoin. »

Vroubel (1856-1910), Lermontov (1814-1841), deux noms à ajouter à la longue liste des "artistes maudits" du dix-neuvième siècle, en compagnie de Gérard de Nerval (1808-1855) et de Vincent Van Gogh (1853-1890).

© VesperTilia, echos-de-mon-grenier 2010

lundi 12 juillet 2010

En chantier

Quand on a la chance d'avoir une maison, arrive toujours un moment où ça se gâte. Vivant pour l'instant en appartement, je suis relativement à l'abri des très grosses dépenses. Quoique... dernièrement la mise aux normes des ascenseurs de la résidence nous a coûté un oeil, voire les deux ! Et pour un résultat pas fameux : déjà deux interventions en moins de trois semaines pour libérer une personne coincée entre deux étages, c'est dire le sérieux de la chose...

Que l'on ait affaire à une grosse entreprise leader sur le marché ou au plombier du coin, le problème est le même, de nos jours on en n'a pas pour ses zeuros. Surtout quand on ajoute au prix TTC le total de toute l'énergie physique et mentale que l'on a dû dépenser pour mener à bien cette aventure. Prenons le cas des petits travaux de décoration, par exemple. Pour commencer, je vous assure qu'il faut déjà être doué d'une perspicacité hyper-pointue pour trouver Le bon artisan. D'accord, le facteur chance entre en jeu et en général on sait à quoi s'attendre, puisque la scoumoune a une fâcheuse tendance a tomber toujours sur les mêmes.


image originale :
Jean Hey (le maître de Moulins) 1475-1505 - L'Annonciation - The Art Institute of Chicago

Au cours de la première étape consistant à choisir votre futur prestataire, à moins d'avoir un tas de pépites sous votre matelas, vous devrez inévitablement calculer quel est le devis le plus avantageux. Ensuite il vous faudra avoir en réserve des tonnes de patience pour attendre que l'Homme de l'Art (très rarement la Femme) soit enfin disponible. Après quoi assurez-vous d'avoir le numéro des urgences cardiologiques sous la main avant de consulter la facture. Donc, si vous ne vous sentez pas d'attaque pour étudier la chose de très près, il vaudra peut-être mieux vous en remettre à un professionnel pour déterminer le meilleur rapport qualité-prix concernant votre projet. Le courtier en travaux, si si ça existe ! et il est là pour ça.

Pour ce qui est du bon déroulement de votre chantier, si vous n'êtes pas trop sourcilleux, ça se passera assez bien. Pas comme pour le pauvre monsieur Tanner ! "Vous plaisantez, monsieur Tanner", voilà un bouquin qui m'a bien fait rigoler. Eh oui, je suis comme beaucoup de gens qui ont tendance à se gondoler quand autrui marche sur un râteau.

Si vous avez déjà lu ce livre et que vous l'avez aimé, vous serez sûrement contents de savoir (si vous l'ignorez) qu'un téléfilm suivant bien le roman de Jean-Paul Dubois a été diffusé sur Canal+ le 15 mars 2010. Maintenant je vais vous faire une confidence, comme je n'ai pas la télé, j'attends la sortie en DVD de "En chantier monsieur Tanner".

Edit de dernière minute : une pièce de théâtre issue du roman "Vous plaisantez, monsieur Tanner" est actuellement au programme du festival OFF d'Avignon.

© VesperTilia, echos-de-mon-grenier 2010

P.S. : si vous ne voyez toujours pas la ligne des commentaires, passez votre souris à droite de l'heure de publication et le lien pour me laisser un petit écho apparaîtra.