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samedi 19 février 2011

Message subliminal

Francesca de Rimini
Didier, lithographie du tableau d'Ingres - 1847
collection particulière


La présentation des six versions de Paolo et Francesca peintes par Ingres ayant intéressé une grande partie des personnes qui ont lu mon dernier billet, il se peut que d'autres que moi se soient posés la question de savoir pourquoi Ingres a fait autant de reprises de cette scène du baiser. L'unique envie de peaufiner son tableau ne me paraissant pas une raison suffisante, je vais tenter d'élucider un peu la chose.


Avant de commencer, je reprends la question que je posais dans mon précédent billet à propos du tableau ci-dessous : "essayons de voir ce qui pourrait se cacher dans la version du musée d'Angers"...
 Ingres - 1819
Musée des Beaux-Arts, Angers
 D'abord le décor, un banc, un lutrin et quelques fleurs dans un petit vase. Ensuite, une jeune femme dans une attitude réservée, un livre à la main (ou en train de lire) et, auprès d'elle, un jeune homme pratiquement agenouillé. Vous ne voyez pas ? ça ne vous dit rien ?...


Réponse...
Annonciation
Benvenuto Tisi Garofalo - 1528
Musei Capitolini, Rome
...une annonciation parmi beaucoup d'autres,
où l'on retrouve les éléments cités plus haut


Maintenant, au delà des éléments communs, quel rapport peut-il y avoir entre le baiser de Paolo et Francesca et des tableaux représentant une Annonciation ?...

Depuis mon dernier billet, ces derniers jours m'ont permis de murir ma réflexion et d'étayer mon intuition, ainsi que l'hypothèse qui en découle. Ma supposition étant qu'il s'agirait d'une mise en scène. Mais pas seulement...

Pour bien comprendre, je reproduis ci-dessous les six versions de Paolo et Francesca qui étaient visibles en grand dans mon billet précédent. Mais cette fois, elle sont présentées dans l'ordre chronologique

Je les ai regroupés deux par deux pour mettre en lumière le fait que ces six tableaux forment des paires.
Or, dans chaque paire la scène est traitée différemment.
Par rapport à la première paire, la seconde crée un effet de zoom arrière, alors qu'au contraire la troisième fait un zoom avant.

Ce qui ressort aussi de cette présentation, c'est la progression de l'apparition dans le champ du tableau de Malatesta (le mari jaloux s'apprêtant à tuer les deux amoureux). Au départ, on ne voit que sa main tirant l'épée du fourreau et son genou franchissant le seuil de la pièce où sont assis Paolo et Francesca. Dans une seconde étape, il apparaît tout entier. Pour au stade final, disparaître totalement.

Remarquez également que dans le dernier tableau, si le bouquet a disparu, le lutrin lui, réapparaît...
Fleurs et lutrin, les deux éléments matériels qui évoquent les tableaux d'Annonciation...
Notez aussi l'inversion de la position des deux jeunes gens dans les deux dernières versions. Une modification importante, qui rapproche ce tableau de la grande majorité des Annonciations où l'ange Gabriel se trouve à gauche par rapport à Marie.


Alors, quel peut bien être pour Ingres le bénéfice de ces changements successifs, qui apparentent de plus en plus la scène du baiser de Paolo et Francesca à celle d'une Annonciation ?

Je pense qu'il peut s'agir d'un moyen ingénieux qu'Ingres a utilisé pour augmenter le pouvoir de séduction, voire de fascination, du tableau sur ses spectateurs. Une astuce comparable à celles qu'utilisent les "fils de pub" pour certaines photos publicitaires dans lesquelles se cache un message subliminal.

Le but recherché par Ingres serait donc d'ajouter du "poids" à son tableau en suggérant à l'inconscient du spectateur une scène religieuse...

Mais, à mon avis, il y a encore autre chose.
Ingres a plus d'une corde à son violon et il sait s'en servir.
Tout en mettent la référence religieuse à son service, il fait en quelque sorte un pied de nez à la religion.
Je m'explique.
L'Annonciation, comme son nom l'indique, annonce une naissance. Marie étant l'épouse de Joseph, il devrait logiquement être le père de l'enfant à venir. Sauf, que ça ne cadre pas avec la divine intention.
Et du coup, Joseph se trouve dans le rôle du mari bafoué.

De là à faire un parallèle entre Joseph et Malatesta, il n'y a... qu'une plume d'ange !


©VesperTilia, echos-de-mon-grenier 2011

Sources :
- Stéphane Lojkine, « Introduction à la scène comme dispositif »,  Aix-en-Provence, septembre 2008, cours sur La scène de roman, genèse et histoire.
- "Le livre qui tombe" par Pierre Fresnault-Deruelle


EDIT du 19 février

Ma réponse au très pertinent commentaire d'Avignon m'ayant incitée à aller farfouiller dans le fonds du Département des Arts graphiques du Louvre, je viens d'en extraire un dessin susceptible d'éclairer la genèse de Paolo et Francesca par Ingres
Paolo et Francesca
Ingres,  vers 1815
Paris, musée du Louvre
département des Arts graphiques
© R.M.N
EDIT du 20 février

En point final à cette étude déjà très fouillée, voici, découvert à l'instant, un tableau d'Arcangelo Jacopo del Sellaio, qui présente plusieurs points communs avec la version de Paolo et Francesca datée de 1855-60 et conservée au musée de Glenns Falls (état de New-York, U.S.A.).


Ce qui saute au yeux, c'est le lutrin qui, par sa position et sa forme, rappelle fort celui de Paolo et Francesca
D'autant que l'on puisse en juger sur la reproduction du site de Glenns Falls, le tableau d'Ingres est arrondi dans sa partie inférieure, (ses dimensions, indiquées par le musée, sont 11,5 x 8,75 in).
Par contre,
celui de Sellaio est un "tondo" totalement circulaire, n'empêche que visuellement, l'impression de similitude est réelle.
L'inclinaison du visage de la Vierge étant très proche de celle du visage de Francesca, voilà qui renforce encore la ressemblance entre les deux peintures.
Je n'irai pas jusqu'à supposer qu'Ingres a vu ce tableau avant de peindre sa version de Paolo et Francesca   exposée à Glenns Falls, mais si ce n'est pas le cas, il s'agit  d'une sacrée coïncidence !

lundi 14 février 2011

Rouge baiser

Vous avez regardé le calendrier et vous avez peut-être prévu pour ce soir un repas en tête à tête avec l'élu(e) de votre coeur amoureux. Loin de moi l'idée de vous gâcher la fête, mais cette note-ci ne sera pas bleue, ni rose non plus, comme on pourrait s'y attendre !

Dans la littérature, bien souvent, les histoires d'amour fou finissent mal. Que ce soit celle de Tristan et Yseult, ou celle de Paolo et Francesca, ou bien encore celle de Roméo et Juliette, toutes ces histoires se terminent dans le sang. Du sang bien rouge, couleur de la passion qu'ont éprouvée l'un pour l'autre les amants.

Paolo et Francesca
Jean-Auguste-Dominique Ingres
(date inconnue)
Museo Soumaya, Mexico

Ingres à peint plusieurs versions de ce tableau.

Entre 1813 et 1819, il réalise une trentaine d’oeuvres (peintures et dessins) qui relèvent de ce que l’on nomme la "peinture troubadour".

Il existe sept versions du tableau Paolo et Francesca peint par Ingres entre 1814 et 1860. Six se trouvent dans des musées, en France et à l'étranger, la septième doit se trouver dans le domaine privé, je n'en ai trouvé aucune trace sur la toile. Ces six versions ne sont jamais de simples reprises. Chaque fois, Ingres, éternel insatisfait, introduit des variantes destinées à améliorer le sujet.

Paolo et Francesca
Jean-Auguste-Dominique Ingres - 1855-60
The Hyde Collection, Glens Falls, New-York (U.S.A.)

L'histoire de Paolo et Francesca, telle que la raconte Dante dans l'Enfer de sa Divine Comédie, est plus ou moins une histoire de baiser volé.

Paolo et Francesca, peint par Ingres, illustre l'instant où Francesca da Rimini et Paolo Malatesta s'éprennent l'un de l'autre. Lui est séduit par la beauté de la femme de son frère. Elle, malheureuse d'avoir été mariée de force à un homme laid, ne repousse pas ce beau-frère si jeune et bien de sa personne. 

Paolo et Francesca
Jean-Auguste-Dominique Ingres - 1819
notice Musée des Beaux-Arts, Angers
Une étude très approfondie du tableau d'Angers est à lire ici.

C'est alors qu'ils sont assis l'un près de l'autre en train de lire les aventures de Lancelot soupirant pour sa dame, la reine Guenièvre, que Paolo se penche soudain vers Francesca pour l'embrasser. Le livre tombe des mains de son aimée et ce simple baiser va coûter la vie aux deux amoureux.

Dans le fond du tableau, on aperçoit une ombre menaçante. C'est le mari de Francesca, Giovanni Malatesta seigneur de Rimini, de retour à l'improviste et qui, surprenant son frère en train d'embrasser son épouse, s'apprête à les occire tous les deux.

Paolo et Francesca
Jean-Auguste-Dominique Ingres - 1814
Musée Bonnat, Bayonne

Ingres combine ainsi dramatiquement deux instants critiques, la naissance de l’amour et l’imminence de la mort. Un Éros et Thanatos avant la lettre, Freud étant encore dans les limbes.

La version de Paolo et Francesca du musée Condé à Chantilly est une des toutes premières version de ce tableau, si ce n'est LA première. Elle date de 1814 et a été très probablement peinte pour Caroline Murat, reine de Naples (la plus jeune soeur de Napoléon).

Paolo et Francesca
Jean-Auguste-Dominique Ingres - 1814
Musée Condé, Chantilly (France)

Très proche du tableau exposé à Chantilly, celui du Barber Institute de Birmingham ne diffère que par des coloris beaucoup plus vifs. Peut-être que la toile de Chantilly a connu plus de péripéties...

Paolo et Francesca
Jean-Auguste-Dominique Ingres - 1814-20
Barber Institute of Fine Arts, Birmingham
notice à l'occasion du Valentine’s Day 2010  (en anglais)

Maintenant, essayons de voir ce qui pourrait se cacher dans la version du musée d'Angers. D'abord le décor, avec son banc, son lutrin et ses deux ou trois fleurs dans un vase. Ensuite, une jeune femme un livre à la main et auprès d'elle, un jeune homme pratiquement agenouillé. Vous ne voyez pas ? ça ne vous dit vraiment rien ?...
Si vous avez une idée, écrivez-la en commentaire.


Enfin, il me reste à vous montrer le tableau, d'un peintre contemporain de Ingres, présenté au Salon de 1812 et qui l'aurait inspiré pour son Paolo et Francesca.

Amours funestes de Francesca de Rimini
Marie-Philippe Coupin de la Couperie
- 1812
Musée de Lille

Pour terminer, parmi les nombreuses peintures qui illustrent les amours dramatiques de Paolo Malatesta et Francesca de Rimini, j'ai choisi deux tableaux que je trouve particulièrement séduisants.

Le premier, bien dans le style "troubadour" d'Ingres, est dû aux pinceaux d'un peintre anglais apparenté aux préraphaélites, lui aussi contemporain d'Ingres et qui a certainement été influencé par lui.

Francesca da Rimini
William Dyce - 1837
notice National Galleries of Scotland, Édimbourg (Royaume-Uni)

Le second tableau est aussi d'un peintre anglais, également de la mouvance préraphaélite, qui a vécu dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle et le début du vingtième.

Paolo et Francesca
Charles Edward Hallé (1846-1914)
collection privée


En fin de fin, un petit rappel pour la Saint-Valentin...

     Le baiser     
Auguste Toulmouche - 1886
(tableau non localisé)

...n'oubliez pas le petit souper fin avec votre bon(ne) ami(e)


Source : Crdp Amiens
©VesperTilia, echos-de-mon-grenier 2011


EDIT :
S'il vous reste encore un peu de temps, lisez ce billet absolument formidable d'un professeur de l'École Supérieure des Beaux-Arts de Toulouse. Il réussi un sacré tour de force : faire le lien entre une pub MacDo et le Paolo et Francesca du musée d'Angers !!!


EDIT du 19 février
La réponse à ma question (non résolue) à propos de la version du musée d'Angers se trouve dans le billet suivant "Message subliminal".