Vollmondnacht über einer Bucht, mit Staffage und ankernden Schiffen zur Rechten (Pleine lune sur la baie)
Jacques van Gingelen (1801-1864)
collection privée
Ce billet, au titre (d)étonnant, est un autre prélude aux aventures de Madame X, dont l'apparition est à nouveau retardée, cette fois pour
diverses raisons totalement indépendantes de ma volonté.
En Europe, l'histoire des duels remonte fort loin dans le temps. Sous Henri III, nobles et courtisans règlent leurs différents à coups de rapière, une nouvelle forme d'épée récemment arrivée d'Italie. Trois siècles plus tard, le XIXe sera celui de l'apothéose des duels un peu partout en Europe. Entre temps, les armes ayant évolué la plupart des duels se font désormais au pistolet, selon un rituel très codifié.
En Russie, très peu de duels avant le dix-neuvième siècle. Cependant, à la fin des guerres napoléoniennes, les soldats désœuvrés commencèrent à se battre entre eux au moindre prétexte et le nombre de duellistes vint à augmenter. L'habitude de se battre en duel pour un oui ou pour un non se répandit également parmi la noblesse russe, qui
s'empressa de copier les règles en vigueur dans l'aristocratie européenne. La passion invétérée des russes pour les jeux d'argent augmenta encore le nombre de duellistes.
Pour les russes, mises à part les querelles engendrées par les jeux, les motifs de duels les plus courants étaient, comme partout ailleurs, le duel d'honneur en réponse à une insulte et le duel galant pour les beaux yeux d'une dame.
Quant au duel politique c'était plutôt une spécificité française. À ce propos, il est étonnant que personne n'ait encore suggéré cette solution pour régler certaine question d'actualité qui s'éternise... Courage fuyons !
Duel Jaurès-Déroulède, 4 décembre 1904, Hendaye
Au XIXe siècle, il y eut dans le monde littéraire russe une véritable cascade de duels. Un peu à la manière des matriochkas, ces poupées russes s'emboîtant l'une dans l'autre, ce fut littéralement une mise en abyme de duels, entre les héros de romans et leurs auteurs. Et la matriochka contenant toutes les autres fut un membre de la très célèbre famille Tolstoï.
Fédor Ivanovitch Tolstoï (1782–1846) dit "L'Américain"
La vie et le caractère du comte Fédor Ivanovitch Tolstoï ont inspiré plusieurs auteurs russes, tels Pouchkine, Lermontov et Léon Tolstoï, son petit-neveu.
Comte Fédor Ivanovitch Tolstoï, jeune
(artiste et localisation inconnus)
Surnommé "L'Américain" en raison d'un séjour en Alaska, Fédor (ou Fiodor) Ivanovitch Tolstoï était doté d'un caractère exécrable et d'une force physique considérable. Il a laissé à ses contemporains le souvenir d'un aristocrate excentrique, ombrageux et sans scrupules. Un Don Juan, joueur, tricheur, querelleur et violent, qui a reconnu, à la fin de sa vie, avoir sur la conscience la mort d'au moins onze hommes tués en duel.
Tolstoï L'Américain était le grand-oncle de Léon Tolstoï, qui l'a connu durant son enfance et son adolescence et qui l'a décrit plus tard comme un homme à la fois criminel et séduisant. Au préalable, avant même la naissance de Léon Tolstoï, le grand poète russe Alexandre Pouchkine rencontra lui aussi Tolstoï L'Américain...
Alexandre Sergueïevitch Pouchkine (1799-1837)
On ne peut pas parler d'Alexandre Pouchkine sans évoquer son ascendance camerounaise. Sa mère était la petite-fille d'Abram Petrovitch Hannibal, surnommé par ses contemporains "Le Nègre de Pierre le Grand". Pouchkine a souffert toute sa vie d'un physique qui indiquait clairement ses origines et dont il était pourtant fier. Il en souffrit d'autant plus qu'il était le seul de sa fratrie dans ce cas et que sa mère ne l'aimait guère, lui préférant son frère et sa sœur plus clairs de peau.
Alexandre Pouchkine, enfant
Gravure E. Geytmana
Musée d'État, Pouchkine, Russie
La relation du poète Pouchkine avec Fédor Tolstoï ne fut jamais amicale. Quelques mois seulement après leur rencontre,l'Américain lança une rumeur offensante pour Pouchkine dans le but de le provoquer en duel. Chose qui faillit arriver, ce qui aurait écourté davantage la vie du poète...
Pouchkine
Boris Shcherbakov - 1949
Musée d'Art de Sotchi, Russie (crédit photo)
Pouchkine sortait souvent armé d'une lourde canne en fer. Quand on lui demandait pourquoi il s'encombrait d'un aussi pesant objet, il expliquait que c'était pour fortifier son bras, afin qu'il « ne tremble pas au cas où je devrais tirer ». C'est dire si Pouchkine redoutait d'avoir pour adversaire Tolstoï L'Américain, la plus fine gâchette de Moscou.
Duel entre Onéguine et Lenski (aquarelle)
Ilya Repin - 1899
Musée National Alexandre Pouchkine, St-Pétersbourg
Finalement le duel de Pouchkine contre le comte Fédor Tolstoï put être évité. Cependant, Pouchkine ne pardonna jamais l'offense et il se servit deL'Américain pour dépeindre Zaretsky, ce personnage fort déplaisant, responsable de la poursuite du duel et donc de la mort de Vladimir Lenski, dans Eugène Onéguine.
Duel entre Onéguine et Lenski (huile)
Ilya Repin - 1901
Musée National Alexandre Pouchkine, St-Pétersbourg
En écrivant Eugène Onéguine, Pouchkine ne fut pas le seul poète
à préfigurer sa mort à travers le destin de l'un de ses
personnages, mais il fut le premier.
Duel entre Onéguine et Lenski
Lydia Timochenko
(illustration du roman Eugène Onéguine)
Pour contrebalancer la violence funeste des images de duels, je vous propose de voir deux extraits du ballet Onéguine créé en 1965 par John Cranko, d'après le roman de Pouchkine. Pour lire le résumé de l'histoire et voir le pas de deux du premier acte, cliquez ici. Quant au dernier acte de ce ballet, c'est une scène absolument sublime d'intense émotion, admirablement interprétée par Maria Eichwald et le danseur étoile de renommée internationale Manuel Legris.
Aussi bizarre que cela puisse paraître, c'est un français qui à tué Pouchkine, un alsacien nommé Georges d'Anthès. Adopté en 1836 (à l'âge de vingt-quatre ans) par le baron de Heeckeren, Georges d'Anthès ajouta le nom de son protecteur à son nom de naissance.
Georges-Charles d'Anthès
Pour connaître l'histoire de d'Anthès et les circonstances de la mort du plus grand poète russe, lire ici.
Duel entre Alexandre Pouchkine et Georges-Charles de Heeckeren d'Anthès
Alexey Avvakumovich Naumov - 1884
Musée National Alexandre Pouchkine, St-Pétersbourg
Le duel qui a entrainé la mort de Pouchkine a eu lieu le 27 janvier 1837 et le poète est mort deux jours plus tard des suites de sa blessure au ventre.
Natalia Bondartchouk a retracé de manière fort véridique le dernier duel de Pouchkine. La scène du duel est poignante d'authenticité et les acteurs (très ressemblants) sont excellents. Si vous vous sentez d'humeur à la visionner, voici la vidéo extraite du film, sorti au cinéma en 2006, Pouchkine, le dernier duel :
Un autre poète russe, Mikhaïl Lermontov, a eu un destin comparable à celui de Pouchkine. Toutefois, il est mort beaucoup plus tôt que Pouchkine, à seulement vingt-six ans au lieu de trente-sept.
Mikhaïl Lermontov dans l'uniforme du Régiment de Hussards
peint par F.O. Budkin
(crédit photo)
L'œuvre de Mikhaïl Lermontov ayant obtenu le plus de succès est un roman composé de quatre nouvelles réunies sous le titre "Un héros de notre temps". Le mot héros y est employé de manière ironique pour évoquer le désarroi et l'ennui d'une grande partie de la jeunesse russe aristocratique, écrasée sous la férule castratrice d'un tsar qui censurait toute parole et réprimait toute action contraires à ses vues.
Le duel (esquisse)
Ilya Repin - 1896
Galerie nationale de Finlande, Helsinki (notice)
Un héros de notre temps est largementautobiographique. Par exemple, comme Lermontov, Pétchorine, le personnage principal qui apparaît dans les quatre récits du roman, a été expédié au Caucase pour s'être battu en duel. À ce propos, on notera que si Nicolas 1er avait fait appliquer la loi interdisant les duels lorsqu'il a su que Pouchkine et d'Anthès avaient l'intention de se battre, Pouchkine aurait vécu plus longtemps.
Une réflexion qui a certainement traversé l'esprit de Lermontov lorsqu'il a composé « La Mort du Poète » poème dénonçant la responsabilité de l'entourage du tsar dans la mort de Pouchkine, ce qui lui a valu un premier exil au Caucase. Son second exil a été motivé par... sa participation à un duel !
Le duel - Ilya Repin 1896 (peinture non localisée)
Dans Un héros de notre temps le duel entre Pétchorine et Grouchnitski se déroule au bord d'un précipice, afin que toute balle atteignant sa cible soit mortelle.
Duel entre Pétchorine et Grouchnitski (aquarelle)
Michaïl Vroubel - 1890
illustration pour Un héros de notre temps
Mikhaïl Vroubel, l'auteur de l'illustration ci-dessus est un peintre russe qui a également illustré Le Démon de Lermontov.
La scène du duel entre Pétchorine et Grouchnitski a été adaptée par Alexandre Kott, dans "Petchorine, un héros de notre temps", une série télévisée d'après le roman de Lermontov.
Comme dans le cas de Pouchkine, le duel imaginé par le poète préfigure sa fin. La mise en scéne imaginée par Lermontov pour le duel Pétchorine - Grouchnitski ajoute une dimension sublime au roman et semble avoir été inspirée par le célèbre tableau romantique de Caspar David Friedrich.
Après avoir interrompu ses études en 1832, Lermontov avait rejoint la garde impériale et, à la suite de son duel avec le fils de l'ambassadeur de France, il avait été envoyé rejoindre les troupes d'invasion du Caucase. Au moment du duel qui lui a coûté la vie, Lermontov résidait temporairement à Piatigorsk, petite station thermale située au pied du mont Matchouk.
Alors que Lermontov se trouve en cure dans cette station, il y retrouve le major Nikolaï Solomonovich Martynov,
un de ses camarades de l'école militaire venu se réfugier à Piatigorsk après une mise à la retraite forcée. Lassé des perpétuelles plaisanteries
plus ou moins blessantes de son camarade et sans doute manipulé par son entourage, Martynov a été l'instrument de la mort de Lermontov. Certains commentateurs russes pensent que, de même que pour Pouchkine, il y a eu complot et que c'était le tsar Nicolas 1er qui tirait les ficelles...
Portait de Nikolaï Solomonovich Martynov en costume georgien
(artiste inconnu)
Chose troublante, le jour de sa mort le poète a demandé que le combat se déroule sur l'un des éperons rocheux du mont Matchouk, afin de reproduire la scène du duel entre Pétchorine et Grouchnitski telle qui l'avait décrite dans son roman. Cette requête mortifère montre à quel point l'imaginaire se superposait au réel dans l'esprit amer et sarcastique de Lermontov et elle indique un souhait plus ou moins conscient d'en finir avec une vie qui ne le satisfaisait pas.
La fin de Mikhaïl Lermontov au cinéma extrait de "Lermontov" film réalisé par Nicholas Burlyaev en 1986
Contrairement au roman dans le quel le "héros" Pétchorine ne meurt pas, pour Lermontov « E finita la comedia », comme dit le docteur après la chute de Grouchnitski dans le ravin. La Russie venait de perdre non seulement un grand poète mais aussi un peintre de talent.
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Après Tolstoï L'Américain, pour terminer ce billet déjà fort long (vous aurez le temps d'y revenir car Madame X est encore loin de faire son apparition au grenier !) voici son petit-neveu, le grand écrivain Léon Tolstoï.
Lev Nikolaïevitch Tolstoï
Le caractère fortement contrasté de son grand-oncle a tellement fasciné Léon Tolstoï qu'il s'en est servi pour bâtir le personnage physique et moral de Dolokhov dans Guerre et Paix, ainsi que pour son histoire Les Deux Hussards (ou Deux Générations).
Duel Bézoukhov-Dolokhov
D. Chmarinov, illustration de Guerre et Paix
Capture d'une truite (détail) Jahn Ekenæs - 1881
Haugar Art Museum, Tønsberg, Norvège
Née en 1817, sous la plume de papa Schubert, « Die Forelle » a pour grand-père Christian Schubart, Schubart ayant écrit le poème que Franz Schubert a utilisé pour son célèbre lied, intitulé en français La Truite.
Les paroles du poème composé par Schubart racontent l'histoire toute simple d'un amoureux de la nature contemplant les évolutions gracieuses d'une truite dans l'eau transparente d'une rivière. Soudain arrive un pêcheur qui, apercevant le poisson, lance sa ligne et arrache la truite à son élément au moyen d'un leurre auquel la pauvre bête a fini par se laisser prendre.
Au poème de Schubart, dont les paroles sont bien en accord avec les préoccupations naturalistes de la période romantique, Schubert a ajouté une strophe destinée à mettre en garde les adolescentes contre le séducteur qui ne penserait qu'à abuser d'elles.
Truite gobant l'appât
A. Roland Knight, vers 1825
collection privée (Christie's)
Il existe plusieurs traductions des paroles du lied écrit par Schubert en allemand. Louis Pomey en a donné une belle interprétation en français.
Schubert, La Truite (paroles de Louis Pomey) chantée par Georges Thill
Paroles de La Truite, interprétée par Georges Thill
Truite épuisée
A. Roland Knight, vers 1825
collection privée (Christie's)
Le quatrième mouvement du Quintette de Schubert « La Truite » est une série de variations sur le lied du même nom composé deux ans auparavant. Cependant des allusions à La Truite parsèment toute l'œuvre.
Schubert, 4e mouvement du Quintette en la majeur, D. 667 La Truite
Le lied de Schubert, dont la fin met en garde les jeunes personnes un peu naïves contre les séducteurs sans scrupules, a eu une descendance inattendue sous la plume de Francis Blanche :
Affligée du complexe de La Truite, la pauvre Gabrielle imaginée par Francis Blanche finit dans un asile, où elle passe ses journées à contempler sa truite tournant sans fin dans son bocal !
Child Harold's Pilgrimage, poème de Lord Byron comportant quatre chants, fait partie des œuvres majeures du Romantisme qui ont eut une grande influence sur les Arts.
En poésie, "Le dernier chant du pélérinage d'Harold" a été composé par Lamartine en hommage à Byron en 1825, l'année suivant sa disparition.
En peinture, "Child Harold's Pilgrimage" est un tableau de Turner dont le titre et la dédicace sont issus du quatrième chant de Childe Harold, celui que Byron a rédigé en Italie. L'œuvre entière de Byron à profondément influencé Turner, ce sera l'objet d'un billet à venir.
En musique, Berlioz a donné le titre "Harold en Italie" à sa symphonie avec alto principal, composée en 1834 à la demande de Paganini.
Childe Harold's Pilgrimage (détail)
Childe Harold's Pilgrimage (en français Le Pèlerinage de Childe Harold) est un poème de Lord Byron (1788-1824), dont les deux premiers chants furent écrits entre 1809 et 1811, lors de son voyage en Méditerranée. Un périple que Byron entreprit pour tenter de corriger ses mauvais penchants, qui jusqu'alors l'avaient entraîné dans des excès de toutes sortes, mettant son honneur, sa fortune et même sa santé, en danger. À propos du voyage de Byron, certains auteurs parlent de son "Voyage en Orient" et d'autres de son "Grand Tour". Grand Tour me paraît plus adapté au voyage de Byron qui, en fait d'Orient, n'a guère dépassé Constantinople. De plus, l'équivalent de l'expression "Grand Tour" étant "Tour du Chevalier", voila qui colle parfaitement avec le Childe du titre du poème. Voyons pourquoi...
Childe Harold's Pilgrimage (texte en français) est un long poème narratif qui relate les péripéties et impressions de voyage d'un personnage prénommé Harold qui, désabusé par une vie de plaisirs et d'oisiveté, cherche une nouvelle vie en pays étrangers. Au Moyen-Âge, le mot Childedésignait le fils d'une noble famille destiné à devenir chevalier. De ce fait, en même temps qu'un cheminement physique de Childe Harold, le titre du poème évoque un accomplissementintérieur, qui correspond à la recherche d'une rédemption par le voyage.
De même le mot pèlerinage (pilgrimage) employé de préférence à "voyage", sous-entend une intention spirituelle. Les aventures de Childe Harold sont largement inspirées par celles des voyages de son auteur (Byron lui-même l'ayant reconnu). Indice supplémentaire si c'était besoin, Childe Harold est à rapprocher de "Child of Harrow", la Harrow School étant l'école où Byron fit une partie de sa scolarité.
Cependant, le Chevalier Harold n'est pas Byron. Même si Byron aspirait secrètement à le devenir. « La plus grande tragédie de l'homme est qu'il est capable de concevoir une perfection qu'il ne peut atteindre » a-t-il écrit dans sa préface au troisième chant du poème.
Childe Harold's Pilgrimage Joseph Mallord William Turner - 1832
Tate Britain, Londres (lire la notice)
Pour "zoomer" sur ce tableau, cliquez ici, puis sur la vignette correspondante, afin de voir la vidéo Childe Harold est le personnage en habit de moine, debout près d'une femme
Le Grand Tour de Lord Byron a duré deux ans. Parti de Falmouth le 18 juin 1809, Byron fut de retour dans son pays natal en juillet 1811. Durant ce voyage, il a traversé divers pays bordant la Méditerranée et séjourné plus ou moins longtemps dans certains d'entre eux, tels la Grèce et l'Albanie, alors sous domination ottomane.
Ces deux pays ont particulièrement marqué Lord Byron. Tandis que le sort des Grecs, écrasés par les Turcs, l'émut au point de faire naître en lui un philhellénisme qui finit par lui coûter la vie, le peuple albanais, mélange de maraudeurs chrétiens et musulmans, fit une vive impression sur son imagination. Dans les notes de Childe Harold il dépeint la beauté des femmes et leur gracieuse démarche, ainsi que le courage et l'hospitalité des hommes. Ces rudes montagnards albanais lui rappelaient ceux qu'il avait connus dans son enfance en Écosse.
Clan Maclachlan
R. R. McIan - 1845
"The Clans of the Scottish Highlands"
Pour Lord Byron, la nature vindicative et l'organisation clanique des albanais résistants aux Turcs évoquaient les Highlanders de son enfance. Le kilt des écossais, analogue à la fustanelle des Klephtes, pouvait sans doute produire cette impression.
C'est lors de son séjour en Grèce que Byron a commencé à composer Childe Harold. Il en a écrit maintes strophes sur le Parnasse. Dans ses mémoires (qui ont été recueillies et publiées par Thomas Moore) il précise en avoir achevé les chants I et II à Izmir le 28 mars 1810. Leur publication, deux ans plus tard par la maison John Murray, connut un succès immédiat. En cinq jours le premier tirage fut épuisé. Ainsi, avec Childe Harold, Lord Byron entra dans la célébrité.
Le troisième chant de Childe Harold a été composé en 1816 par Lord Byron, à la suite de son passage en Belgique durant lequel il se rendit sur le champ de bataille de Waterloo, un an tout juste après l'ultime combat qui fit tomber douze mille hommes gisant pour toujours sur cette morne plaine.
Le texte complet de ce troisième chant fut rédigé à la villa Diodati, lors du séjour de Byron et de ses amis en Suisse, au bord du lac Léman. Là où Byron écrivit également le brouillon d'une histoire fantastique, que John Polidori utilisera plus tard pour sa nouvelle intitulée Le Vampyre. Un thème que Byron avait déjà abordé dans son poème Le Giaour publié en 1813. Dans sa nouvelle, Polidori se sert de l'image de Lord Byron en tant que héros romantique pour façonner son personnage principal.
Quant au quatrième et dernier chant de Childe Harold, c'est en Italie, plus précisément lors de son séjour à Venise, que Byron l'écrivit. Le 20 juillet 1817 il envoie à John Murray, son éditeur et ami, une missive l'informant qu'il vient de mettre le point final à son poème. Sa lettre à peine envoyée, il entame son Don Juan. Une œuvre qui n'a plus rien de romantique et qui demeure inachevée en raison de la mort prématurée du poète.
Comme j'en ai déjà parlé un peu plus haut, Lord Byron fut victime de sa sympathie pour la cause des Grecs, alors en guerre contre l'oppression ottomane qu'ils subissaient depuis quatre cents ans. Lors de son premier séjour dans ce pays, il avait attrapé une forte fièvre (peut-être déjà la malaria...) et n'avait dû sa survie qu'au dévouement de deux fidèles amis Albanais qui, après avoir menacé son médecin s'il ne parvenait pas à le guérir rapidement, lui avait prodigué tous les soins nécessaires pour le remettre sur pieds.
Trois mois après son arrivée à Missolonghi, assiègée par les Turcs depuis presque deux ans, Byron fut terrassé par une reprise de la fièvre qui avait déjà failli le tuer en 1810, mais surtout par l'incompétence des médecins diafoireux qui ont tenté de le soigner.
Lord Byron sur son lit de mort Joseph-Denis Odevaere - 1826
Groeninge Museum, Bruges (crédit photo et autres tableaux du peintre)
On remarquera que le peintre a eu la délicatesse de couvrir le pied droit
(et de le représenter à une taille normale, alors que Lord Byron était affligé d'un pied-bot)
Le 19 avril 1824 un des plus grands poètes romantiques disparaissait, il avait trente six ans.
L'hommage de Lamartine
Dans "Le dernier chant du pélérinage d'Harold", Lamartine emploie bien évidemment le nom d'Harold pour évoquer Lord Byron. Le quatrième "couplet" (terme qu'employait Lamartine, puisqu'il s'agit d'un chant) commence ainsi :
Mais où donc est Harold ? Ce pèlerin du monde
Dont j'ai suivi longtemps la course vagabonde,
A-t-il donc jeté l'ancre au midi de ses jours,
Ou s'est-il endormi dans d'ignobles amours ?
Ai-je perdu ce fil de mes sombres pensées,
Qui, marquant de mes pas les traces effacées,
M'aidait à retrouver moi-même dans autrui ?
Mystérieux héros ! c'était moi, j'étais lui,
Et, sans briser jamais le nœud qui les rassemble,
Nos deux cœurs, nos deux voix sentaient, chantaient ensemble.
Hector Berlioz - Symphonie avec solo d'alto, Opus 16
Note sur les quatre mouvements de la symphonie 1. Harold aux montagnes - Scène de mélancolie, de bonheur et de joie
La musique s'élève jusqu'à un fortissimo impressionnant et d'humeur farouche, suggérant le spectacle des montagnes vues au travers des nuages. Puis, un changement dramatique mène à une clarté brillamment ensoleillée. Accompagné par la harpe, l'alto solo joue le thème d'Harold, mélodie généreuse nimbée d'une certaine mélancolie.
2. Marche des Pèlerins chantant la prière du soir
L'approche de la procession dans le vaste paysage vespéral et sa disparition dans le crépuscule est rythmée par un son de cloches qui revient constamment. Les sentiments éprouvés par Harold durant le passage progressif du jour à la nuit vont de la satisfaction à une impression d'angoisse et de solitude.
3. Sérénade d'un montagnard des Abruzzes à sa maîtresse
L'inspiration de ce morceau fut puisée chez les pifferari, musiciens errants qu'en Italie Berlioz aimait écouter.
4. Orgie de brigands - Souvenirs des scènes précédentes
Après un rappel des thèmes précédents, celui d'Harold devient de moins en moins distinct, avant que n'éclate la musique des brigands sauvagement rythmée et variée. Soudain un pause intervient et l'on entend dans le lointain l'écho de "La Marche des Pèlerins" à laquelle la voix d'Harold répond brièvement mais ses commentaires nostalgiques sont rapidement balayés et l'orchestre tout entier prend feu de nouveau pour amener avec une énergie croissante le mouvement à sa brillante conclusion.