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samedi 1 décembre 2012

Duels à la russe

Ce billet, au titre (d)étonnant, est un autre prélude aux aventures de Madame X, dont l'apparition est à nouveau retardée, cette fois pour diverses raisons totalement indépendantes de ma volonté.

En Europe, l'histoire des duels remonte fort loin dans le temps. Sous Henri III, nobles et courtisans règlent leurs différents à coups de rapière, une nouvelle forme d'épée récemment arrivée d'Italie. Trois siècles plus tard, le XIXe sera celui de l'apothéose des duels un peu partout en Europe. Entre temps, les armes ayant évolué la plupart des duels se font désormais au pistolet, selon un rituel très codifié.

Woody Allen dans Guerre et Amour

En Russie, très peu de duels avant le dix-neuvième siècle. Cependant, à la fin des guerres napoléoniennes, les soldats désœuvrés commencèrent à se battre entre eux au moindre prétexte et le nombre de duellistes vint à augmenter. L'habitude de se battre en duel pour un oui ou pour un non se répandit également parmi la noblesse russe, qui s'empressa de copier les règles en vigueur dans l'aristocratie européenne. La passion invétérée des russes pour les jeux d'argent augmenta encore le nombre de duellistes.


Le duel
Ilya Repin - 1897
collection privée (crédit photo)

Pour les russes, mises à part les querelles engendrées par les jeux, les motifs de duels les plus courants étaient, comme partout ailleurs, le duel d'honneur en réponse à une insulte et le duel galant pour les beaux yeux d'une dame.

Quant au duel politique c'était plutôt une spécificité française. À ce propos, il est étonnant que personne n'ait encore suggéré cette solution pour régler certaine question d'actualité qui s'éternise... Courage fuyons !


Duel Jaurès-Déroulède, 4 décembre 1904, Hendaye


Au XIXe siècle, il y eut dans le monde littéraire russe une véritable cascade de duels. Un peu à la manière des matriochkas, ces poupées russes s'emboîtant l'une dans l'autre, ce fut littéralement une mise en abyme de duels, entre les héros de romans et leurs auteurs. Et la matriochka contenant toutes les autres fut un membre de la très célèbre famille Tolstoï.


Fédor Ivanovitch Tolstoï (1782–1846) dit "L'Américain"

La vie et le caractère du comte Fédor Ivanovitch Tolstoï ont inspiré plusieurs auteurs russes, tels Pouchkine, Lermontov et Léon Tolstoï, son petit-neveu.

Comte Fédor Ivanovitch Tolstoï, jeune
(artiste et localisation inconnus)


Surnommé "L'Américain" en raison d'un séjour en Alaska, Fédor (ou Fiodor) Ivanovitch Tolstoï était doté d'un caractère exécrable et d'une force physique considérable. Il a laissé à ses contemporains le souvenir d'un aristocrate excentrique, ombrageux et sans scrupules. Un Don Juan, joueur, tricheur, querelleur et violent, qui a reconnu, à la fin de sa vie, avoir sur la conscience la mort d'au moins onze hommes tués en  duel.

Comte Fédor Ivanovitch Tolstoï, âgé
K.-H.-F. Reichel - 1846
(localisation inconnue)


Tolstoï L'Américain était le grand-oncle de Léon Tolstoï, qui l'a connu durant son enfance et son adolescence et qui l'a décrit plus tard comme un homme à la fois criminel et séduisant. Au préalable, avant même la naissance de Léon Tolstoï, le grand poète russe Alexandre Pouchkine rencontra lui aussi Tolstoï L'Américain...


Alexandre Sergueïevitch Pouchkine
(1799-1837)

On ne peut pas parler d'Alexandre Pouchkine sans évoquer son ascendance camerounaise. Sa mère était la petite-fille d'Abram Petrovitch Hannibal, surnommé par ses contemporains "Le Nègre de Pierre le Grand". Pouchkine a souffert toute sa vie d'un physique qui indiquait clairement ses origines et dont il était pourtant fier. Il en souffrit d'autant plus qu'il était le seul de sa fratrie dans ce cas et que sa mère ne l'aimait guère, lui préférant son frère et sa sœur plus clairs de peau.

Alexandre Pouchkine, enfant
Gravure E. Geytmana
Musée d'État, Pouchkine, Russie

La relation du poète Pouchkine avec Fédor Tolstoï ne fut jamais amicale. Quelques mois seulement après leur rencontre, l'Américain lança une rumeur offensante pour Pouchkine dans le but de le provoquer en duel. Chose qui faillit arriver, ce qui aurait écourté davantage la vie du poète...

Pouchkine
Boris Shcherbakov - 1949
Musée d'Art de Sotchi, Russie (crédit photo)

Pouchkine sortait souvent armé d'une lourde canne en fer. Quand on lui demandait pourquoi il s'encombrait d'un aussi pesant objet, il expliquait que c'était pour fortifier son bras, afin qu'il « ne tremble pas au cas où je devrais tirer ». C'est dire si Pouchkine redoutait d'avoir pour adversaire Tolstoï L'Américain, la plus fine gâchette de Moscou.

Duel entre Onéguine et Lenski (aquarelle)
Ilya Repin - 1899
Musée National Alexandre Pouchkine, St-Pétersbourg


Finalement le duel de Pouchkine contre le comte Fédor Tolstoï put être évité. Cependant, Pouchkine ne pardonna jamais l'offense et il se servit de L'Américain pour dépeindre Zaretsky, ce personnage fort déplaisant, responsable de la poursuite du duel et donc de la mort de Vladimir Lenski, dans Eugène Onéguine.

Duel entre Onéguine et Lenski (huile)
Ilya Repin - 1901
Musée National Alexandre Pouchkine, St-Pétersbourg

En écrivant Eugène Onéguine, Pouchkine ne fut pas le seul poète à préfigurer sa mort à travers le destin de l'un de ses personnages, mais il fut le premier.

Duel entre Onéguine et Lenski
Lydia Timochenko
(illustration du roman Eugène Onéguine)

Pour contrebalancer la violence funeste des images de duels, je vous propose de voir deux extraits du ballet Onéguine créé en 1965 par John Cranko, d'après le roman de Pouchkine. Pour lire le résumé de l'histoire et voir le pas de deux du premier acte, cliquez ici. Quant au dernier acte de ce ballet, c'est une scène absolument sublime d'intense émotion, admirablement interprétée par Maria Eichwald et le danseur étoile de renommée internationale Manuel Legris.






Aussi bizarre que cela puisse paraître, c'est un français qui à tué Pouchkine, un alsacien nommé Georges d'Anthès. Adopté en 1836 (à l'âge de vingt-quatre ans) par le baron de Heeckeren, Georges d'Anthès ajouta le nom de son protecteur à son nom de naissance.

Georges-Charles d'Anthès


Pour connaître l'histoire de d'Anthès et les circonstances de la mort du plus grand poète russe, lire ici.


Duel entre Alexandre Pouchkine et Georges-Charles de Heeckeren d'Anthès
Alexey Avvakumovich Naumov - 1884
Musée National Alexandre Pouchkine, St-Pétersbourg

Le duel qui a entrainé la mort de Pouchkine a eu lieu le 27 janvier 1837 et le poète est mort deux jours plus tard des suites de sa blessure au ventre.

Natalia Bondartchouk a retracé de manière fort véridique le dernier duel de Pouchkine. La scène du duel est poignante d'authenticité et les acteurs (très ressemblants) sont excellents. Si vous vous sentez d'humeur à la visionner, voici la vidéo extraite du film, sorti au cinéma en 2006, Pouchkine, le dernier duel :

Pouchkine, le dernier duel


Alexandre Pouchkine
Vassili Andreïevich Tropinine - 1827
Musée National Alexandre Pouchkine, St-Pétersbourg



Mikhaïl Iourievitch Lermontov (1814-1841)


Un autre poète russe, Mikhaïl Lermontov, a eu un destin comparable à celui de Pouchkine. Toutefois, il est mort beaucoup plus tôt que Pouchkine, à seulement vingt-six ans au lieu de trente-sept.


Mikhaïl Lermontov dans l'uniforme du Régiment de Hussards
peint par F.O. Budkin
(crédit photo)
L'œuvre de Mikhaïl Lermontov ayant obtenu le plus de succès est un roman composé de quatre nouvelles réunies sous le titre "Un héros de notre temps". Le mot héros y est employé de manière ironique pour évoquer le désarroi et l'ennui d'une grande partie de la jeunesse russe aristocratique, écrasée sous la férule castratrice d'un tsar qui censurait toute parole et réprimait toute action contraires à ses vues.

Le duel (esquisse)
Ilya Repin - 1896
Galerie nationale de Finlande, Helsinki (notice)


Un héros de notre temps est largement autobiographique. Par exemple, comme Lermontov, Pétchorine, le personnage principal qui apparaît dans les quatre récits du roman, a été expédié au Caucase pour s'être battu en duel. À ce propos, on notera que si Nicolas 1er avait fait appliquer la loi interdisant les duels lorsqu'il a su que Pouchkine et d'Anthès avaient l'intention de se battre, Pouchkine aurait vécu plus longtemps.

Une réflexion qui a certainement traversé l'esprit de Lermontov lorsqu'il a composé « La Mort du Poète » poème dénonçant la responsabilité de l'entourage du tsar dans la mort de Pouchkine, ce qui lui a valu un premier exil au Caucase. Son second exil a été motivé par... sa participation à un duel !

Le duel - Ilya Repin 1896 (peinture non localisée)

Dans Un héros de notre temps le duel entre Pétchorine et Grouchnitski se déroule au bord d'un précipice, afin que toute balle atteignant sa cible soit mortelle.

Duel entre Pétchorine et Grouchnitski (aquarelle)
Michaïl Vroubel - 1890
illustration pour Un héros de notre temps

Mikhaïl Vroubel, l'auteur de l'illustration ci-dessus est un peintre russe qui a également illustré Le Démon de Lermontov.

La scène du duel entre Pétchorine et Grouchnitski a été adaptée par Alexandre Kott, dans "Petchorine, un héros de notre temps", une série télévisée d'après le roman de Lermontov.





Comme dans le cas de Pouchkine, le duel imaginé par le poète préfigure sa fin. La mise en scéne imaginée par Lermontov pour le duel Pétchorine - Grouchnitski ajoute une dimension sublime au roman et semble avoir été inspirée par le célèbre tableau romantique de Caspar David Friedrich.

Le Voyageur contemplant une mer de nuages
Caspar David Friedrich - 1817
Kunsthalle de Hambourg, Allemagne (notice et crédit photo)


Après avoir interrompu ses études en 1832, Lermontov avait rejoint la garde impériale et, à la suite de son duel avec le fils de l'ambassadeur de France, il avait été envoyé rejoindre les troupes d'invasion du Caucase. Au moment du duel qui lui a coûté la vie, Lermontov résidait temporairement à Piatigorsk, petite station thermale située au pied du mont Matchouk.

Tiflis
Mikhaïl Lermontov - 1837
Institut de Littérature russe de l'Académie des Sciences

Alors que Lermontov se trouve en cure dans cette station, il y retrouve le major Nikolaï Solomonovich Martynov, un de ses camarades de l'école militaire venu se réfugier à Piatigorsk après une mise à la retraite forcée. Lassé des perpétuelles plaisanteries plus ou moins blessantes de son camarade et sans doute manipulé par son entourage, Martynov a été l'instrument de la mort de Lermontov. Certains commentateurs russes pensent que, de même que pour Pouchkine, il y a eu complot et que c'était le tsar Nicolas 1er qui tirait les ficelles...

Portait de Nikolaï Solomonovich Martynov en costume georgien
(artiste inconnu)


Chose troublante, le jour de sa mort le poète a demandé que le combat se déroule sur l'un des éperons rocheux du mont Matchouk, afin de reproduire la scène du duel entre Pétchorine et Grouchnitski telle qui l'avait décrite dans son roman. Cette requête mortifère montre à quel point l'imaginaire se superposait au réel dans l'esprit amer et sarcastique de Lermontov et elle indique un souhait plus ou moins conscient d'en finir avec une vie qui ne le satisfaisait pas.



La fin de Mikhaïl Lermontov au cinéma
extrait de "Lermontov" film réalisé par Nicholas Burlyaev en 1986



Contrairement au roman dans le quel le "héros" Pétchorine ne meurt pas, pour Lermontov « E finita la comedia », comme dit le docteur après la chute de Grouchnitski dans le ravin. La Russie venait de perdre non seulement un grand poète mais aussi un peintre de talent.

***********

Après Tolstoï L'Américain, pour terminer ce billet déjà fort long (vous aurez le temps d'y revenir car Madame X est encore loin de faire son apparition au grenier !) voici son petit-neveu, le grand écrivain Léon Tolstoï.


Lev Nikolaïevitch Tolstoï

Le caractère fortement contrasté de son grand-oncle a tellement fasciné Léon Tolstoï qu'il s'en est servi pour bâtir le personnage physique et moral de Dolokhov dans Guerre et Paix, ainsi que pour son histoire Les Deux Hussards (ou Deux Générations).

Duel Bézoukhov-Dolokhov
D. Chmarinov, illustration de Guerre et Paix

Dans Guerre et Paix, la princesse Kouraguine est l'enjeu du duel entre Dolokhov et Pierre Bézoukhov.

À mon avis, la scène du duel dans la parodie cinématographique du roman, concoctée par Woody Allen, vaut son pesant de pruneaux. Jugez-en :



Guerre et Amour ( Love and Death, en VO)
interprétation très fantaisiste de Guerre et Paix
film de et avec Woody Allen, sorti en 1975








Ce billet est ma quatrième contribution au Challenge Romantique de Claudialucia





©VesperTilia, échos-de-mon-grenier 2012

vendredi 23 juillet 2010

Beau ténébreux

Il est assis, immobile. Il m'attend.
Quand je l'ai trouvé un petit matin,
il m'attendais depuis cent vingt ans.
Il demeure, assis au fond du jardin,
abîmé dans ses pensées moroses,
ignorant la fraîcheur du crépuscule,
indifférent au parfum des roses,
sans même voir la belle renoncule.

En le découvrant ainsi ce jour là,
visage sombre et muscles épanouis,
tel qu'il est, encore et toujours, depuis,
son charme insidieusement me parla.
Dans un recoin bien caché de mon âme
son image s'imprima durablement.
Pour lui il se pourrait que je me pâme
s'il pouvait me redonner mes vingt ans.

Mon beau Dæmon - ©VesperTilia


Mikhaïl Vroubel - Démon assis dans un jardin


Mikhaïl Aleksandrovich Vroubel a peint ce tableau, premier d'une série consacrée au thème du Démon, en 1890. Le 22 mai de cette année là, il écrit à sa soeur Anna. En lui parlant de son tableau en cours d'exécution, il lui explique qu'il y a déjà un mois qu'il y travaille et que ce n'est plus le démon monumental qu'il pensait peindre jusqu'alors, mais plutôt une simple figure démoniaque.
Plus tard, à propos de ses illustrations pour le poème de Lermontov, il dira que cette représentation du démon n'a pas été comprise, car confondue avec le Malin, le diable cornu, alors que le démon qu'il a peint c'est le Dæmon grec. Celui de Socrate, ce double de l'âme que l'on appelle aussi génie.

Le Démon assis de Vroubel est exposé à la galerie Tretyakov, à Moscou.

The State Tretyakov Gallery

De même que Vroubel, le poète Mikhaïl Lermontov ne se sentait pas à l'aise parmi ses semblables. Rien d'étonnant donc à ce que Mikhaïl le peintre ait illustré Le Démon de Mikhaïl le poète.

Dans L'étrange destin de Lermontov, Henry Troyat écrit : « De l'œuvre de Dieu, seule la partie inhumaine lui était chère. Il méprisait la foule des vivants, mais la nature, avec ses pierres, ses arbres, son ciel, ses eaux, ses bêtes sauvages et libres lui apportait, aux heures de crise, le réconfort dont il avait besoin. »

Vroubel (1856-1910), Lermontov (1814-1841), deux noms à ajouter à la longue liste des "artistes maudits" du dix-neuvième siècle, en compagnie de Gérard de Nerval (1808-1855) et de Vincent Van Gogh (1853-1890).

© VesperTilia, echos-de-mon-grenier 2010